Une fédération de six États-nations

« L’Europe doit retrouver sa fierté et en finir avec son pessimisme congénital »

Pour l’ancien ministre de l’Économie, la France, l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie, la Pologne et les Pays-Bas doivent se constituer en fédération au sein de l’Union européenne. Avec une Constitution et une nouvelle capitale.

« Isabelle Lasserre. – Quels sont les risques de l’accord entre les États-Unis et l’Iran ?

Bruno Le Maire. – Un risque principal : le renforcement d’un Iran théocratique dans la région. L’accord sur le nucléaire sera une pantalonnade, qui ne donnera aucune garantie sérieuse sur une éventuelle arme nucléaire iranienne. Le sujet des missiles balistiques ne sera probablement pas abordé, alors que ces missiles peuvent atteindre le sud de l’Europe. Enfin, le régime iranien va se mettre 300 milliards de dollars dans les poches et bénéficier de la levée des sanctions. Qui pense encore au sort du peuple iranien ? Pitoyable fin pour une pitoyable guerre.

Les États-Unis sont-ils encore nos alliés ?

Non, ils se comportent en adversaires. Barack Obama qui nous abandonne en rase campagne en Syrie, Joe Biden qui torpille le contrat des sous-marins français en Australie, Donald Trump qui nous inflige des tarifs douaniers et nous coupe l’accès à Anthropic, que nous faut-il de plus pour comprendre ? Tirons en la conclusion : les Européens doivent se libérer de leur fascination pour les États-Unis et construire leur indépendance politique. Regardons la réalité en face : la militarisation des relations internationales est désormais la règle. Commerce, métaux rares, monnaie, énergie : tout est militarisé. Car tout est soumis à l’affrontement à mort entre les États-Unis et la Chine pour l’hégémonie mondiale au XXIe siècle. Dans ce jeu à deux, l’Europe doit être la troisième puissance. Une puissance de droit et de stabilité.

Pensez-vous que l’Otan puisse mourir ?

Toutes les organisations multilatérales peuvent mourir : OMC, ONU ou Otan. Est-ce notre intérêt ? Non. Mais nous devons envisager toutes les options pour garantir notre sécurité – priorité absolue et devoir premier des États. Nous savons que Vladimir Poutine a fait de la guerre perpétuelle une condition de la survie du régime.

Face à cette menace, nous pouvons un jour être seuls. Ici encore, la conclusion à tirer est simple : nous devons accélérer notre réarmement européen, accompagner la montée en puissance des Allemands, nous doter massivement de drones et de missiles de longue portée. Ouvrons aussi sans délai la réflexion sur une nouvelle architecture de sécurité européenne, incluant le Royaume-Uni et l’Ukraine.

Nous devons pouvoir décider plus vite, plus fort, plus rapidement. Sinon, en moins de cinq ans, nous aurons été vassalisés par la Chine et les États-Unis

A-t-on fait suffisamment pour l’Ukraine ?

Oui, nous avons fait notre devoir pour le peuple ukrainien. Financièrement, militairement, nous avons pris le parti de la liberté. Soyons en fiers ! Et affichons la même détermination sur tous les sujets.

L’Ukraine doit-elle rentrer dans l’Union européenne ?

Pas immédiatement. La priorité absolue face au retour des empires est à une intégration plus forte du continent européen, pas à son élargissement. Nous devons pouvoir décider plus vite, plus fort, plus rapidement. Sinon, en moins de cinq ans, nous aurons été vassalisés par la Chine et les États-Unis, qui aspirent les ressources financières du monde, dominent les nouvelles technologies, se robotisent à vitesse accélérée.

Que faut-il faire pour rendre l’Union européenne plus efficace ?

Un : nous unir. Deux : décider en format restreint. Trois : utiliser nos armes. Car nous aussi, nous avons des armes pour défendre nos intérêts : un marché de 450 millions de consommateurs que tout le monde convoite, une monnaie qui peut rivaliser demain avec le dollar, des technologies de pointe et de grandes industries de pointe comme ASML. Mais ces armes, nous les laissons au vestiaire. Sortons-les ! Et restons une puissance stable, qui attire les intelligences et les capitaux.

Arrêtons avec les faux-semblants : nous ne pourrons pas investir davantage dans notre État régalien sans redéfinir la place et les objectifs de notre État social

Oui, mais pour faire valoir le droit à l’international, il faut de la force militaire…

Bien sûr ! Le réarmement européen a commencé. Tant mieux. Mais la méthode est à revoir : France et Allemagne doivent avancer de concert, sinon la France décrochera. Les grands programmes industriels communs doivent éviter le gaspillage des ressources financières. Et la préférence européenne doit devenir une règle non négociable. Quel doit être notre objectif final ? Une armée européenne, avec des outils de commandement intégré. Seule la dissuasion nucléaire doit faire exception et rester du seul ressort du président français.

Mais arrêtons avec les faux-semblants : nous ne pourrons pas investir davantage dans notre État régalien sans redéfinir la place et les objectifs de notre État social. On ne peut pas continuer à indexer toutes les pensions de retraite, distribuer des allocations à tout va, viser la gratuité de tout pour tous et conserver notre rang militaire en Europe. Le temps de choix est venu, entre un État régalien puissant et un État-providence illimité.

Comment traiter avec la Chine ?

D’égal à égal. Ce qui suppose que nous en finissions avec les visites bilatérales où chacun vient négocier avec Xi Jinping son quota de porcs ou de voitures haut de gamme pour rentrer dans une négociation globale entre Chine et Europe. En contrepartie de l’accès de la Chine au marché européen, nous devons obtenir trois choses essentielles : un transfert en Europe des technologies chinoises de pointe, des accords industriels de long terme, une réévaluation du yuan. La réciprocité ne se décrète pas. Elle se gagne en mettant dans la balance des leviers de négociation. Comme ministre de l’Économie, j’avais réussi à mettre en place des droits de douane à plus de 35 % sur les véhicules électriques chinois subventionnés. C’était un premier pas dans la direction du rééquilibrage.

Ma réponse est claire : si nous recyclons les mêmes idées en 2027, nous perdrons. L’audace idéologique nous fera gagner. Dieu vomit les tièdes, les électeurs aussi

Et si l’AfD en Allemagne, Mélenchon ou Bardella en France, Nigel Farage au Royaume-Uni accèdent au pouvoir, l’unité européenne sera-t-elle possible ?

Le pire n’est jamais sûr ! Mais pour éviter la montée des extrêmes, il faut défendre bec et ongles nos intérêts économiques et montrer les dents. Plus jamais Turnberry ! Plus jamais cette humiliation devant Donald Trump, qui nous impose tout sourire 15 % de droits de douane, alors que les géants du numérique américains se gavent sur les consommateurs européens. L’Europe doit apprendre l’intransigeance. Elle doit retrouver sa fierté. Elle doit aussi en finir avec son pessimisme congénital. En 1989, avec la chute du mur de Berlin, nous pensions que le futur était arrivé. En 2026, nous pensons que le futur est fini. Tragique erreur.

Pour peser sur le cours du monde, nous devons proposer une nouvelle Europe à six : France, Allemagne, Espagne, Italie, Pologne et Pays-Bas. Ces pays resteront dans l’Union européenne. Mais ils se constitueront en fédération d’États-nations. Ils définiront dans une Constitution adoptée par les peuples les modalités de la prise de décision entre eux. Ils choisiront des sujets majeurs, sur lesquels ils se donneront cinq ans pour obtenir des résultats concrets : un géant du numérique capable de rivaliser avec Google, une fabrique de semi-conducteurs de taille critique, des diplômes universitaires communs, une harmonisation fiscale. À terme, ils se choisiront une capitale.

Laquelle ?

Laissons les peuples décider ! Au sein de l’Union européenne, cette fédération sera la puissance décisive, car elle aura systématiquement la majorité qualifiée. Elle agira comme un seul État. Elle permettra de dépasser les insupportables lenteurs technocratiques de Bruxelles. La Fédération des six relancera la politique européenne, comme la zone euro a relancé notre intégration économique. »

Bruno Le Maire, Le Figaro, 26 juin 2026

Nécessaire réforme du cadre institutionnel de l’Union

Le rapport de Sandro Gozi expose la position du Parlement sur les réformes du cadre institutionnel de l’Union et la voie à suivre pour le fonctionnement futur d’une Union élargie.

Il a pour point de mire la création d’une Union plus puissante, plus efficace, plus compétitive et plus démocratique, fondée sur le principe du LIBRE choix POLITIQUE, en approfondissant l’intégration de l’Union afin de contribuer à relever les défis du XXIe siècle. Le cadre institutionnel de l’Union doit être modifié pour être en mesure de répondre aux enjeux de nature institutionnelle et politique, et les futurs élargissements sont le catalyseur de ce changement.

La première partie du rapport montre que si aucune réforme de l’architecture institutionnelle et de la prise de décision de l’Union élargie de plus de 30 États membres n’était entreprise, le coût en serait trop élevé et trop risqué. Par conséquent, la question qu’il convient de se poser n’est pas de savoir s’il faut élargir l’Union ou non, mais plutôt comment faire en sorte que l’Union et ses États membres bénéficient le plus du prochain élargissement. Les enjeux sont bien connus et décrits, et la nécessité d’une réforme est plutôt consensuelle, ce qui rend cet impératif d’autant plus urgent.

La deuxième partie du rapport examine les moyens – dans le cadre des traités et en dehors de celui-ci – d’aider l’Union élargie :

  • à être plus efficace (grâce à une réforme de la composition et du fonctionnement des principales institutions de l’Union : le Parlement, le Conseil et la Commission) ;
  • à accélérer sa prise de décision (grâce à la levée des vetos);
  • à être plus puissante (en créant un système européen de défense et en stimulant les investissements) ;
  • et à être plus démocratique et plus responsable (en renforçant les compétences du Parlement en tant que seule institution de l’Union élue au suffrage direct, ainsi qu’en réformant la loi électorale européenne).

La dernière partie du rapport propose des pistes de réflexions sur les moyens de mettre en œuvre les réformes institutionnelles préalables à l’élargissement, notamment :

  • les flexibilités offertes par les traités actuels : les clauses passerelles, la coopération renforcée, les abstentions constructives, la coopération structurée permanente et les mécanismes de non-participation ;
  • et des modifications essentielles ciblées des traités, conformément aux propositions de réformes institutionnelles présentées par le Parlement dans sa résolution du 22 novembre 2023 sur ses projets tendant à la révision des traités.

https://www.europarl.europa.eu/doceo/document/A-10-2025-0177_FR.html

Fédération par exception

Jean-Claude Trichet, ancien Président de la Banque centrale européenne, lors de la cérémonie au cours de laquelle ont été décorés les premiers lauréats de l’Ordre européen du Mérite au Parlement européen à Strasbourg, le 19 mai 2026.

« J’ai toujours trouvé le Parlement européen profondément attaché à la défense de l’intégrité de l’Union, notamment dans la période de très grande crise financière et économique de 2007 à 2011. C’est ce soutien moral et politique du Parlement, la détermination de tous les pays et des institutions européennes et l’action audacieuse, je crois, de la BCE qui ont contribué à ce qu’aucun pays ne quitte la zone euro en dépit des attaques spéculatives contre la Grèce, l’Irlande, le Portugal en 2010, puis contre l’Espagne et l’Italie en 2011. Mais le plus remarquable, c’est que non seulement aucun pays n’a quitté la zone euro, mais que pendant mon mandat, j’ai pu, en pleine crise mondiale, accueillir au sein de l’euro cinq nouveaux pays, la Slovénie en 2007, année de la crise des subprimes, Malte et Chypre en 2008, année de la banqueroute de Lehman Brothers, la Slovaquie en 2009 et l’Estonie en 2011, en pleine crise des risques souverains.

Au total, cinq pays en crise qui résistent victorieusement et cinq nouveaux pays qui entrent dans la zone euro dans la période mondiale et européenne la plus difficile depuis la Deuxième Guerre mondiale. Quelle illustration du dynamisme historique de l’Europe ! Nous étions douze pays dans l’euro lorsque j’ai été nommé président en 2003. Nous étions dix-sept au terme de mon mandat en 2011.

Aujourd’hui, l’euro est la monnaie fédérale de vingt-et-un pays. Dans la crise, la BCE a reconnu la nécessité d’être audacieuse. J’ai suggéré moi-même la création d’un ministre des Finances de la zone euro.

J’ai aussi suggéré que le Parlement européen ait le dernier mot dans les cas où il y aurait désaccord entre un pays et les institutions européennes, commissions et conseils. J’ai qualifié à l’époque ce renforcement de l’exécutif et du pouvoir législatif en cas de crise au sein de la zone euro d’activation d’une fédération par exception. Ce qui apparaissait déjà nécessaire alors, conduire progressivement l’Europe vers une véritable fédération, est encore plus visible aujourd’hui.

La division verticale du marché unique en une juxtaposition de silos nationaux est le plafond de verre persistant de l’économie de la zone euro, comme l’ont souligné Mario Draghi et Enrico Letta, dont les recommandations doivent être suivies. Ce plafond de verre disparaîtrait naturellement avec l’instauration d’un véritable marché unique fédéral.

Au-delà de l’économie, aujourd’hui, les défis géostratégiques exigent que l’Europe aille aussi beaucoup plus loin dans le domaine de la diplomatie, de la défense et d’une véritable union politique fédérale. Parlement européen unique, commission évidemment unique, conseil évidemment unique, mais aussi défense unique, diplomatie unique et exécutif unique dans les domaines de responsabilité de la future fédération européenne. Voilà ce que l’Europe doit faire au cours du XXIe siècle pour assurer la prospérité de ses peuples, pour défendre ses valeurs de démocratie et de liberté et pour exercer sa légitime influence pacifique dans le monde. »

Pour les États-Unis d’Europe

« Pourquoi ne pas fédéraliser la gestion de l’armée et de la diplomatie, et décentraliser davantage les politiques du quotidien au niveau des collectivités territoriales ?

Raphaël Glucksmann, eurodéputé et figure de la social-démocratie, a martelé cette semaine qu’il est temps de construire les « États-Unis d’Europe ». En pleine révolte agricole contre le traité du Mercosur alors que certains élus retirent le drapeau européen depuis des années, le futur incorrigible raccourci des convictions. Le fédéralisme n’est pas une variante à la mode, vous compris à Bruxelles. Drôle de moment pour ressusciter la vieille idée des États-Unis d’Europe.

L’expression est de Victor Hugo, dans un discours de 1849 au Congrès américain de la paix universelle. Déjà consacrée dans Les Châtiments et reprise dans Notre-Dame de Paris, Victor Hugo s’oppose alors à l’Europe des guerres et des frontières héritées des empires, plaidant pour des institutions pacifiques, éliminant la misère et l’ignorance, « le but de la politique étant de la politique vraie, c’est-à-dire de la politique humaine, le souci constant, le respect et l’amour de l’humanité, les reconnaîtra tous les nationalités, assurera leur union dans des peuples frères, cette unité de la civilisation par la paix ». Après cinq changements de régime et deux guerres mondiales, cette aspiration n’a rien perdu de sa vigueur. Il n’est pas honteux ni ridicule de rêver aux possibles de la civilisation humaine.

Puissance

L’Union européenne fournit un cadre propice pour réaliser l’ambition hugolienne. Le principe de subsidiarité est au cœur de ses traités fondateurs. À chaque échelle d’intervention correspond une dévolution de compétences en fonction de l’efficacité. Ainsi, l’Union se concentre sur l’essentiel, l’armature juridique du marché intérieur, la politique commerciale, la concurrence, la transition écologique, et laisse aux États et aux collectivités territoriales le soin de gérer le quotidien. En revanche, la diplomatie et la défense restent largement nationales. Cette répartition était logique à l’origine, mais elle ne l’est plus dans le monde actuel.

Concrètement, il suffirait, dans le cadre des institutions européennes actuelles, de faire de la majorité qualifiée le fonctionnement par défaut du Conseil européen et de donner au Parlement le pouvoir de proposer les lois, aujourd’hui une prérogative exclusive de la Commission. L’Union européenne deviendrait ainsi une démocratie parlementaire classique et pleinement légitime.

Cet habillage théorique se double aujourd’hui d’une urgence pratique. Comment expliquer que l’Europe soit à ce point méprisée, humiliée, écrasée pourtant l’une des plus puissantes au monde, dotée des vastes marchés de 450 millions d’habitants, 16 000 milliards de dollars de PIB, d’une monnaie unique, d’une excellence scientifique, industrielle et culturelle ? Comment accepter qu’elle ne parvienne pas à se défendre ni à peser diplomatiquement, quand des puissances autoritaires agissent sans entraves ? La souveraineté européenne ne peut rester un slogan.

Dans la houle géopolitique actuelle, ne peuvent agir ni aussi rapidement ni aussi efficacement que les autocraties d’autres continents. La souveraineté européenne ne peut plus se limiter à un marché intérieur. Elle suppose des moyens de défense communs, une diplomatie unifiée, une capacité de décision rapide. Elle implique aussi de reconnaître que l’Union européenne est appelée à devenir une puissance politique, non par goût de domination mais pour préserver son modèle de société.

Culture commune

Il faut en finir avec l’éternel discours selon lequel l’Union européenne serait une construction politique sans culture commune, discours d’autant plus absurde qu’il se fonde sur un passé figé. La culture européenne est une culture du débat, de la contradiction, du pluralisme. Elle s’est construite dans la confrontation des idées, des religions, des philosophies. De Rome à Charlemagne, d’hier à Stefan Zweig, l’Europe préexiste aux nations qui la composent.

Les États-Unis d’Europe ne seraient pas un super-État centralisé, mais une fédération respectueuse des identités nationales et locales. La centralisation devrait être limitée aux domaines régaliens — défense, diplomatie, monnaie — tandis que tout le reste relèverait des États, des régions, des communes. L’Europe gagnerait en lisibilité, en efficacité et en légitimité démocratique.

Loin d’effacer les nations, une Europe fédérale les protégerait dans un monde de plus en plus brutal. Elle offrirait aux citoyens européens la capacité d’agir sur leur destin commun, plutôt que de subir les décisions prises ailleurs. Les États-Unis d’Europe ne sont pas un rêve naïf, mais une réponse pragmatique à un monde dangereux. »

Gaspard Koenig

Les Échos, 20 janvier 2026

Il n’est pas certain que les États tels que nous les connaissons existeront encore dans deux siècles

« … Faut-il repenser nos institutions et nos priorités ?

Absolument. Il ne faut pas hésiter à remettre en question certaines structures. Ce n’est pas une insulte que de reconnaître que des choses utiles il y a quarante ans ne le sont plus aujourd’hui. Plus largement, ce que nous vivons n’est pas seulement une crise du modèle démocratique français, mais une remise en question profonde du modèle westphalien, celui hérité du XVIIe siècle.

Que signifie cette remise en question du modèle westphalien ?

Le modèle westphalien repose sur l’existence d’un État organisé autour d’un territoire, d’une langue, d’une religion, d’une administration. Il a succédé aux convulsions du Moyen Âge et de la Renaissance. Mais ce modèle est aujourd’hui bousculé par des phénomènes similaires à ceux qui ont ébranlé l’ordre ancien au XVe siècle : une révolution technologique majeure et une transformation radicale de la circulation de l’information. À l’époque, deux inventions ont tout changé : l’imprimerie et les grandes découvertes. Elles ont permis une diffusion massive du savoir à un coût dérisoire, et un accès inédit à de nouveaux matériaux, marchés et territoires. Cela a produit une onde de choc comparable à ce que nous vivons avec internet. L’imprimerie a permis à des millions de personnes d’accéder à une information non filtrée. Cela a bouleversé l’autorité de l’Église et des monarchies, entraîné la Réforme et les guerres de Religion, et précipité la longue crise politique qui a débouché sur le traité de Westphalie de 1648. De 1500 à 1650, l’Europe a connu un siècle et demi de guerres, conséquence directe d’un modèle politique devenu inadapté au monde nouveau. Aujourd’hui, les mêmes causes produisent les mêmes effets. L’information est désormais universelle, instantanée et multilingue. Elle échappe aux cadres traditionnels. Les États, structurés autour d’un territoire, d’une langue et d’un appareil administratif, peinent à s’adapter.

Ces transformations affectent-elles également la souveraineté ?

Oui. De nouvelles forces d’influence émergent et ne sont ni vues, ni comprises, ni canalisées. Le réflexe des États est d’abord le déni, puis la sous-estimation, ensuite la tentative de contrôle. Mais le changement est déjà là. Il n’est pas certain que les États tels que nous les connaissons existeront encore dans deux siècles. Il faudra de nouvelles formes d’organisation pour garantir la stabilité politique et sociale. Cela rappelle ce qu’ont pu vivre les conseillers de François Ier ou de Louis XVI : ils pressentaient la rupture, mais ne pouvaient imaginer ce qui allait émerger ensuite. La Révolution française n’a pas aboli le modèle westphalien ; elle a simplement remplacé les monarchies par d’autres gouvernements. Aujourd’hui, la remise en question est plus profonde, car elle est accélérée par une transformation technologique inédite… »

Henri de Castries, Le Figaro, 27 octobre 2025

 « L’Union européenne doit se transformer »

Vendredi 22 août 2025, discours de Mario Draghi, ex-président de la Banque centrale européenne au meeting de Rimini[i], lors d’une table ronde intitulée « Quel horizon pour l’Europe ». [ii]

Le Point, 23/08/2025

« Pendant des années, l’Union européenne a cru que sa taille économique, forte de 450 millions de consommateurs, lui assurait un pouvoir géopolitique et une influence sur les relations commerciales internationales. Cette année restera dans les mémoires comme celle où cette illusion s’est évaporée.

Nous avons dû nous résigner aux tarifs douaniers imposés par notre principal partenaire commercial et allié de longue date, les États-Unis. Ce même allié nous a poussés à augmenter nos dépenses militaires, une décision que nous aurions peut-être dû prendre de toute façon, mais sous des formes qui ne reflètent probablement pas les intérêts de l’Europe. L’Union européenne, bien qu’elle ait le plus contribué à la guerre en Ukraine et qu’elle ait le plus grand intérêt à une paix juste, a jusqu’à présent joué un rôle relativement marginal dans les négociations de paix.

Pendant ce temps, la Chine a ouvertement soutenu l’effort de guerre de la Russie tout en augmentant sa propre capacité industrielle à écouler sa production excédentaire en Europe, maintenant que l’accès au marché américain est limité par de nouvelles barrières imposées par le gouvernement des États-Unis. Les protestations européennes n’ont eu que peu d’effet : la Chine a clairement fait savoir qu’elle ne considérait pas l’Europe comme un partenaire égal et qu’elle utilisait son contrôle sur les terres rares pour rendre notre dépendance de plus en plus contraignante.

L’Europe a également été spectatrice lorsque les sites nucléaires iraniens ont été bombardés et que le massacre à Gaza s’est intensifié.

Ces événements ont dissipé toute illusion selon laquelle la taille économique à elle seule pourrait garantir une quelconque forme de puissance géopolitique.

Scepticisme à l’égard de l’Europe

Il n’est donc pas surprenant que le scepticisme à l’égard de l’Europe ait atteint de nouveaux sommets. Mais il est important de s’interroger sur le véritable objet de ce scepticisme.

À mon avis, il ne s’agit pas d’un scepticisme quant aux valeurs sur lesquelles l’Union européenne a été fondée : démocratie, paix, liberté, indépendance, souveraineté, prospérité et équité. Même ceux qui soutiennent que l’Ukraine doit céder aux exigences de la Russie n’accepteraient jamais le même sort pour leur pays ; eux aussi valorisent la liberté, l’indépendance et la paix, ne serait-ce que pour eux-mêmes.

Je crois plutôt que le scepticisme concerne la capacité de l’Union européenne à défendre ces valeurs. C’est en partie compréhensible. Les modèles d’organisation politique, notamment supranationaux, émergent en partie pour résoudre les problèmes de leur époque. Lorsque ces changements sont tels que l’organisation préexistante devient fragile et vulnérable, elle doit évoluer.

L’UE a été créée parce que, dans la première moitié du XXe siècle, les anciens modèles d’organisation politique, les États-nations, avaient complètement échoué dans de nombreux pays à défendre ces valeurs. Nombre de démocraties avaient rejeté toute règle au profit de la force brute, entraînant l’Europe dans la Seconde Guerre mondiale. Il était donc presque naturel pour les Européens de développer une forme de défense collective de la démocratie et de la paix. L’Union européenne représentait une évolution répondant au problème le plus urgent de l’époque : la tendance de l’Europe à sombrer dans le conflit. Et il est insoutenable d’affirmer que nous serions mieux lotis sans elle.

L’Union a ensuite évolué à nouveau dans les années d’après-guerre, s’adaptant progressivement à la phase néolibérale entre 1980 et le début des années 2000. Cette période a été caractérisée par une croyance dans le libre-échange et les marchés ouverts, un respect partagé des règles multilatérales et une réduction consciente du pouvoir des États, qui ont attribué des tâches et une autonomie à des agences indépendantes.

L’Europe a prospéré dans ce monde : elle a transformé son marché commun en marché unique, est devenue un acteur clé de l’Organisation mondiale du commerce et a créé des autorités indépendantes pour la concurrence et la politique monétaire. Mais ce monde a pris fin et beaucoup de ses caractéristiques ont été effacées.

L’Europe, mal équipée

Alors qu’autrefois nous nous appuyions sur les marchés pour diriger l’économie, nous disposons aujourd’hui de politiques industrielles ambitieuses. Alors qu’autrefois les règles étaient respectées, nous utilisons aujourd’hui la force militaire et la puissance économique pour protéger les intérêts nationaux. Alors qu’autrefois l’État voyait ses pouvoirs diminuer, tous les instruments sont aujourd’hui utilisés au nom de la gouvernance étatique.

L’Europe est mal équipée dans un monde où la géoéconomie, la sécurité et la stabilité des sources d’approvisionnement, plutôt que l’efficacité, inspirent les relations commerciales internationales.

Notre organisation politique doit s’adapter aux besoins de son temps lorsqu’ils sont existentiels : nous, les Européens, devons parvenir à un consensus sur ce que cela implique.

Il est clair que détruire l’intégration européenne pour revenir à la souveraineté nationale ne ferait que nous exposer davantage à la volonté des grandes puissances. Mais il est également vrai que pour protéger l’Europe d’un scepticisme croissant, nous ne devons pas tenter d’extrapoler les réussites passées à l’avenir que nous sommes sur le point de connaître : les succès obtenus au cours des décennies précédentes étaient en réalité des réponses aux défis spécifiques de l’époque et ne nous renseignent guère sur notre capacité à relever ceux auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui. Reconnaître que la puissance économique est une condition nécessaire, mais non suffisante, de la puissance géopolitique suscitera enfin une réflexion politique sur l’avenir de l’Union.

On peut se consoler en constatant que l’Union européenne a su évoluer par le passé. Mais s’adapter à l’ordre néolibéral était relativement aisé en comparaison. L’objectif principal était alors d’ouvrir les marchés et de limiter l’intervention de l’État. L’Union européenne pouvait alors jouer principalement un rôle de régulateur et d’arbitre, évitant ainsi la question plus complexe de l’intégration politique.

Les réformes européennes les plus urgentes

Pour relever les défis d’aujourd’hui, l’Union européenne doit se transformer, passant du statut de spectatrice, ou tout au plus d’acteur de soutien, à celui d’acteur de premier plan. Son organisation politique doit également évoluer, ce qui est indissociable de sa capacité à atteindre ses objectifs économiques et stratégiques. Et les réformes économiques demeurent une condition nécessaire à cette prise de conscience. Près de quatre-vingts ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, la défense collective de la démocratie est tenue pour acquise par des générations qui n’ont aucun souvenir de cette époque. Leur soutien indéfectible à la construction politique européenne dépend aussi, dans une large mesure, de sa capacité à offrir aux citoyens des perspectives, et donc de la croissance économique, qui a été bien plus faible en Europe que dans le reste du monde au cours des trente dernières années.

Le rapport sur la compétitivité européenne[iii] a mis en évidence les nombreux domaines dans lesquels l’Europe perd du terrain et où les réformes sont les plus urgentes. Cependant, un thème récurrent est le besoin d’exploiter pleinement la dimension européenne dans deux directions.

Le premier est celui du marché intérieur. L’Acte unique européen a été adopté il y a près de quarante ans, mais d’importants obstacles au commerce intra-européen subsistent. Leur suppression aurait un impact considérable sur la croissance européenne. Le Fonds monétaire international estime que si nos barrières internes étaient réduites au niveau des États-Unis, la productivité du travail dans l’Union européenne pourrait augmenter d’environ 7 % d’ici à sept ans. Or, au cours des sept dernières années, la croissance globale de la productivité dans notre pays n’a été que de 2 %.

Le coût de ces barrières est déjà visible. Les États européens se lancent dans un gigantesque projet militaire, avec 2 000 milliards d’euros de dépenses de défense supplémentaires prévues d’ici à 2031, dont un quart pour l’Allemagne. Pourtant, nous avons des barrières internes équivalant à des droits de douane de 64 % sur les machines et de 95 % sur les métaux.

Il en résulte des appels d’offres plus lents, des coûts plus élevés et des achats accrus auprès de fournisseurs extérieurs à l’Union européenne, ce qui ne parvient même pas à stimuler nos économies : tout cela à cause des obstacles que nous nous imposons à nous-mêmes.

La deuxième dimension est celle technologique. L’évolution de l’économie mondiale montre clairement qu’aucun pays en quête de prospérité et de souveraineté ne peut se permettre d’être exclu des technologies critiques. Les États-Unis et la Chine usent ouvertement de leur contrôle sur les ressources et technologies stratégiques pour obtenir des concessions dans d’autres domaines : toute dépendance excessive est ainsi devenue incompatible avec la souveraineté sur notre avenir.

Aucun pays européen ne peut à lui seul disposer des ressources nécessaires pour construire la capacité industrielle requise pour développer ces technologies. L’industrie des semi-conducteurs illustre bien ce défi. Ces puces sont essentielles à la transformation numérique actuelle, mais les installations nécessaires à leur production nécessitent des investissements considérables.

Aux États-Unis, les investissements publics et privés se concentrent dans un petit nombre de grandes usines, avec des projets allant de 30 à 65 milliards de dollars. En Europe, en revanche, la plupart des dépenses sont nationales, principalement grâce aux aides d’État. Les projets sont beaucoup plus modestes, généralement entre 2 et 3 milliards d’euros, et répartis entre nos pays, avec des priorités différentes.

La Cour des comptes européenne a déjà averti que l’Union européenne ne parviendrait probablement pas à atteindre son objectif d’augmenter sa part de marché mondiale dans ce secteur à 20 % d’ici à 2030, contre moins de 10 % aujourd’hui.

Ainsi, tant en termes de marché intérieur que de secteur technologique, nous revenons au point fondamental : pour atteindre ces objectifs, l’Union européenne devra s’orienter vers de nouvelles formes d’intégration. Nous avons la possibilité de le faire : par exemple avec le vingt-huitième régime qui opère au-dessus de la dimension nationale, par exemple avec un accord sur des projets d’intérêt européen commun et avec leur financement commun, condition essentielle pour qu’ils atteignent la dimension technologiquement nécessaire et économiquement autosuffisante.

Il y a quelques années, ici même, lors de votre réunion, je vous ai rappelé qu’il existe une bonne et une mauvaise dette. La mauvaise dette finance la consommation actuelle, laissant le fardeau aux générations futures. La bonne dette sert à financer les investissements dans les priorités stratégiques et l’augmentation de la productivité. Elle génère la croissance qui la remboursera. Aujourd’hui, dans certains secteurs, la bonne dette n’est plus envisageable à l’échelle nationale, car les investissements réalisés isolément ne peuvent atteindre l’ampleur nécessaire pour accroître la productivité et justifier la dette.

Seules des formes de dette commune peuvent soutenir des projets européens de grande envergure que des efforts nationaux insuffisants et fragmentés ne pourraient jamais mettre en œuvre.

Cela s’applique à la défense, en particulier à la recherche et au développement ; à l’énergie, pour les investissements nécessaires dans les réseaux et les infrastructures européens ; et aux technologies de rupture, un domaine où les risques sont très élevés mais où les succès potentiels sont cruciaux pour transformer nos économies.

Le scepticisme nous aide à voir à travers le brouillard de la rhétorique, mais nous avons également besoin d’espoir de changement et de confiance en notre propre capacité à le mettre en œuvre.

Le monde ne nous regarde pas avec compassion

Vous avez tous grandi dans une Europe où les États-nations ont perdu de leur importance relative : vous avez grandi en tant qu’Européens dans un monde où il est naturel de voyager, de travailler et d’étudier à l’étranger. Nombre d’entre vous acceptent d’être à la fois italiens et européens ; beaucoup reconnaissent que l’Europe aide les petits pays à atteindre ensemble des objectifs qu’ils ne pourraient atteindre seuls, surtout dans un monde dominé par des superpuissances, comme les États-Unis et la Chine. Il est donc naturel que vous souhaitiez un changement en Europe.

Nous avons également constaté que, au fil des années, l’Union européenne a su s’adapter aux situations d’urgence, allant parfois même au-delà de toutes les attentes.

Nous avons réussi à briser des tabous historiques, comme la dette commune dans le cadre du programme Next Generation EU, et à nous entraider pendant la pandémie. Nous avons mené à bien une campagne de vaccination massive en très peu de temps. Nous avons fait preuve d’une unité et d’une participation sans précédent dans la réponse à l’invasion russe de l’Ukraine.

Mais il s’agissait de réponses à des urgences. Le défi consiste désormais à agir avec la même détermination en temps ordinaire pour aborder les nouveaux contours du monde dans lequel nous entrons. C’est un monde qui ne nous regarde pas avec compassion, qui n’attend pas que la longueur de nos rituels communautaires nous impose sa force. C’est un monde qui exige de nous une discontinuité dans nos objectifs, nos calendriers et nos méthodes de travail. La présence des cinq dirigeants européens et des présidents de la Commission et du Conseil européens à la dernière réunion à la Maison-Blanche a été une démonstration d’unité qui, aux yeux des citoyens, vaut bien plus que de nombreuses réunions à Bruxelles.

Jusqu’à présent, l’essentiel des efforts d’adaptation a été fourni par le secteur privé, qui a fait preuve de résilience malgré l’instabilité significative des nouvelles relations commerciales. Les entreprises européennes adoptent les technologies numériques de pointe, notamment l’intelligence artificielle, à un rythme comparable à celui des États-Unis. De plus, la solide base manufacturière européenne sera en mesure de répondre à la demande croissante de production nationale.

Ce qui a été laissé derrière, c’est le secteur public, là où des changements décisifs sont les plus nécessaires.

Les gouvernements doivent définir les secteurs sur lesquels concentrer leur politique industrielle. Ils doivent supprimer les obstacles inutiles et réviser la structure des permis d’exploitation énergétique. Ils doivent s’entendre sur le financement des énormes investissements nécessaires à l’avenir, estimés à environ 1 200 milliards d’euros par an. Et ils doivent concevoir une politique commerciale adaptée à un monde abandonnant les règles multilatérales.

En bref, ils doivent redécouvrir l’unité d’action, et ils doivent le faire non pas lorsque les circonstances sont devenues intenables, mais maintenant, alors que nous avons encore le pouvoir de façonner notre avenir.

Nous pouvons changer la trajectoire de notre continent. Transformez votre scepticisme en action, faites entendre votre voix. L’Union européenne est avant tout un mécanisme permettant d’atteindre les objectifs partagés par ses citoyens. Elle est notre meilleure chance de construire un avenir de paix, de sécurité et d’indépendance : c’est une démocratie, et c’est nous, ses citoyens, les Européens, qui décidons de ses priorités. »


[i] https://www.meetingrimini.org/en/

[ii] https://www.meetingrimini.org/en/turn-skepticism-into-action-mario-draghis-speech-at-the-meeting/

[iii] https://commission.europa.eu/topics/eu-competitiveness/draghi-report_en

a Franco-British Union…

“Some days beforehand [early June] we had evolved a Declaration for a Franco-British Union, common citizenship, joint organs for defence, foreign, financial and economic policy, and so forth, with the object, apart from its general merits, of giving M. Reynaud some new fact of a vivid and stimulating nature with which to carry a majority of his Cabinet into a move to Africa and the continuance of the war. Armed with this document, and accompanied by the leaders of the Labour and Liberal Parties, the three Chiefs of Staff, and various important officers and officials, I now set out on yet another mission to France. A special train was waiting at Waterloo. We could reach Southampton in two hours, and a night of steaming at thirty knots in a cruiser would bring us to our rendezvous by noon on the 17th. We had taken our seats in the train. My wife had come to see me off. There was an odd delay in starting. Evidently some hitch had occurred. Presently my private secretary arrived from Downing Street breathless with the following message from Sir Ronald Campbell, our Ambassador at Bordeaux:

Ministerial crisis has opened.… Hope to have news by midnight. Meanwhile meeting arranged for to-morrow impossible.

On this I returned to Downing Street with a heavy heart.

The final scene in the Reynaud Cabinet was as follows.

The hopes which M. Reynaud had founded upon the Declaration of Union were soon dispelled. Rarely has so generous a proposal encountered such a hostile reception. The Premier read the document twice to the Council. He declared himself strongly for it, and added that he was arranging a meeting with me for the next day to discuss the details. But the agitated Ministers, some famous, some nobodies, torn by division and under the terrible hammer of defeat, were staggered. Most were wholly unprepared to receive such far-reaching themes. The overwhelming feeling of the Council was to reject the whole plan. Surprise and mistrust dominated the majority and even the most friendly and resolute were baffled. The Council had met expecting to receive the answer to the French request, on which they had all agreed, that Britain should release France from her obligations in order that the French might ask the Germans what their terms of armistice would be. It is possible, even probable, that if our formal answer had been laid before them the majority would have accepted our primary condition about sending their Fleet to Britain, or at least would have made some other suitable proposal and thus have freed them to open negotiations with the enemy, while reserving to themselves a final option of retirement to Africa if the German conditions were too severe. But now there was a classic example of “Order, counter-order, dis-order”.

Paul Reynaud was quite unable to overcome the unfavourable impression which the proposal of Anglo-French Union created. The defeatist section, led by Marshal Pétain, refused even to examine it. Violent charges were made. It was “a last-minute plan”, “a surprise”, “a scheme to put France in tutelage, or to carry off her colonial empire”. It relegated France, so they said, to the position of a Dominion. Others complained that not even equality of status was offered to the French, because Frenchmen were to receive only the citizenship of the British Empire instead of that of Great Britain, while the British were to be citizens of France. This suggestion is contradicted by the text.

Beyond these came other arguments. Weygand had convinced Pétain without much difficulty that England was lost. High French military authorities had advised: “In three weeks England will have her neck wrung like a chicken.” To make a union with Great Britain was, according to Pétain, “fusion with a corpse”. Ybarnegaray, who had been so stout in the previous war, exclaimed: “Better be a Nazi province. At least we know what that means.” Senator Reibel, a personal friend of General Weygand’s, declared that this scheme meant complete destruction for France, and anyhow definite subordination to England. In vain did Reynaud reply: “I prefer to collaborate with my allies rather than with my enemies.” And Mandel: “Would you rather be a German district than a British Dominion?” All was in vain.

We are assured that Reynaud’s statement of our proposal was never put to a vote in the Council. It collapsed of itself. This was a personal and fatal reverse for the struggling Premier which marked the end of his influence and authority upon the Council. All further discussion turned upon the armistice and asking the Germans what terms they would give, and in this M. Chautemps was cool and steadfast. Two telegrams we had sent about the Fleet were never presented to the Council. The demand that it should be sailed to British ports as a prelude to the negotiations with the Germans was never considered by the Reynaud Cabinet, which was now in complete decomposition. At about At about eight o’clock Reynaud, utterly exhausted by the physical and mental strain to which he had for so many days been subjected, sent his resignation to the President, and advised him to send for Marshal Pétain. This action must be judged precipitate. He still seems to have cherished the hope that he could keep his rendezvous with me the next day, and spoke of this to General Spears. “To-morrow there will be another Government, and you will no longer speak for anyone,” said Spears.

Forthwith Marshal Pétain formed a French Government with the main purpose of seeking an immediate armistice from Germany. Late on the night of June 16 the defeatist group of which he was the head was already so shaped and knit together that the process did not take long. M. Chautemps (“to ask for terms is not necessarily to accept them”) was Vice-President of the Council. General Weygand, whose view was that all was over, held the Ministry of National Defence. Admiral Darlan was Minister of Marine, and M. Baudouin Minister for Foreign Affairs.

The only hitch apparently arose over M. Laval. The Marshal’s first thought had been to offer him the post of Minister of Justice. Laval brushed this aside with disdain. He demanded the Ministry of Foreign Affairs, from which position alone he conceived it possible to carry out his plan of reversing the alliances of France, finishing up England, and joining as a minor partner the New Nazi Europe. Marshal Pétain surrendered at once to the vehemence of this formidable personality. M. Baudouin, who had already undertaken the Foreign Office, for which he knew himself to be utterly inadequate, was quite ready to give it up. But when he mentioned the fact to M. Charles-Roux, Permanent Under-Secretary to the Ministry of Foreign Affairs, the latter was indignant. He enlisted the support of Weygand.

When Weygand entered the room and addressed the illustrious Marshal, Laval became so furious that both military chiefs were overwhelmed. The permanent official however refused point-blank to serve under Laval. Confronted with this, the Marshal again subsided, and after a violent scene Laval departed in wrath and dudgeon.

This was a critical moment. When, four months later, on October 28, Laval eventually became Foreign Minister there was a new consciousness of military values. British resistance to Germany was by then a factor. Apparently the Island could not be entirely discounted. Anyhow, its neck had not been “wrung like a chicken’s in three weeks”. This was a new fact; and a fact at which the whole French nation rejoiced.

At the desire of the Cabinet I had broadcast the following statement on the evening of June 17:

The news from France is very bad, and I grieve for the gallant French people who have fallen into this terrible misfortune. Nothing will alter our feelings towards them or our faith that the genius of France will rise again. What has happened in France makes no difference to our actions and purpose. We have become the sole champions now in arms to defend the world cause. We shall do our best to be worthy of this high honour. We shall defend our Island home, and with the British Empire we shall fight on unconquerable until the curse of Hitler is lifted from the brows of mankind. We are sure that in the end all will come right.

That morning I had mentioned to my colleagues in the Cabinet a telephone conversation which I had had during the night with General Spears, who said he did not think he could perform any useful service in the new structure at Bordeaux. He spoke with some anxiety about the safety of General de Gaulle. Spears had apparently been warned that as things were shaping it might be well for de Gaulle to leave France. I readily assented to a good plan being made for this. So that very morning—the 17th—de Gaulle went to his office in Bordeaux, made a number of engagements for the afternoon, as a blind, and then drove to the airfield with his friend Spears to see him off. They shook hands and said good-bye, and as the plane began to move de Gaulle stepped in and slammed the door. The machine soared off into the air, while the French police and officials gaped. De Gaulle carried with him, in this small aeroplane, the honour of France.”

Churchill, Winston S.. The Second World War (p. 468 +)

Faire l’Europe, voilà donc notre mission

« (..) le monde étant ce qu’il est, les efforts individuels ne sauraient suffire et il est indispensable que les pays attachés aux mêmes valeurs spirituelles et soumis aux mêmes menaces s’unissent fermement en vue d’assurer la paix. Tel est le noble but de l’Alliance atlantique à laquelle la France et la Grèce entendent l’une et l’autre rester fidèles. Réaffirmer la fidélité de la France à l’Alliance atlantique, cela veut dire, en ce qui concerne nous autres Grecs et Français, que si une agression quelconque venait à être commise contre ce pays, la France serait aussitôt à ses côtés avec tous les moyens en son pouvoir.
Mais pour assurer sa survie nationale il ne suffit pas qu’un peuple soit militairement fort, ni même qu’il ait des alliés puissants. Encore faut-il qu’il soit à l’abri des démons intérieurs qui, laissés à eux-mêmes, le conduiraient à la décadence et à la destruction. Ce problème qui, pour l’appeler par son nom, est celui du régime et des institutions, c’est ici même qu’il a trouvé, il y a largement plus de 2000 ans, une solution dans laquelle nous cherchons encore aujourd’hui des exemples, c’est ici même que s’est constitué ce que nous considérons comme notre patrimoine le plus sacré, je veux dire la démocratie. Sauvegarder la démocratie, l’adapter à toutes les évolutions et en particulier à celle des techniques, faire en sorte que l’autorité de l’État se concilie avec la liberté des citoyens quelles que soient les circonstances, voilà la grande affaire en cette deuxième partie du XXe siècle. Nous nous efforçons en France de mettre au point les formules qui, respectant rigoureusement l’idéal qui fait rayonner à l’extérieur le nom de notre pays, doivent en même temps permettre l’Europe dont la Grèce fait partie, de notre vieille Europe secouée par tant de tourments, dont les peuples se sont, au cours des siècles, si violemment heurtés qu’ils en sont arrivés à croire qu’ils étaient ennemis les uns des autres mais qui, en réalité – nous le sentons bien de plus en plus – ne constituent qu’une seule famille dont la grande tâche de l’heure est de rassembler tous les enfants. C’est à cette tâche, dont nous ne devons certes pas nous dissimuler qu’elle sera longue mais qui est déjà commencée et qui est déjà peut-être plus avancée que certains ne le croient, que nous devons, Français et Grecs, nous consacrer plus spécialement encore que d’autres. Car, au-delà d’une certaine définition géographique, l’Europe n’est-elle pas l’expression d’une civilisation qui a autrefois pris naissance sur ces rivages et dont on a bien voulu dire que la France avait, à diverses époques, fourni la meilleure illustration ? Faire l’Europe, voilà donc notre mission à nous autres, voilà donc la mission à laquelle l’ombre de l’Acropole nous convie. »

Discours du Général de Gaulle devant la Ligue Franco-hellénique,18 mai 1963.

« L’Europe n’appartient qu’à ceux qui osent la réinventer »



« Il apparaît ainsi de plus en plus clairement que l’État-nation, qui a été un ressort essentiel de l’avènement d’une Europe moderne, est devenu un frein pour son développement. Ce n’est qu’en acceptant, au prix d’une véritable rupture idéologique, de libérer les forces créatrices prisonnières de leurs réalisations passées que les États épuisés par les convulsions de l’histoire européenne parviendront à renaître pleinement européen. »

« La différenciation interne, qui est un processus culturel par excellence, mais aussi politique, décuple les énergies et fait que les Européens l’emporteront fatalement sur les puissances monolithiques qui les entourent. C’est une conviction qu’on retrouve dans l’historiographie européenne des origines jusqu’au combat mené au nom du refoulement de la puissance monolithique qu’était l’Union soviétique. Ainsi l’Europe s’oppose-t-elle à l’Asie, dans la mesure où elle puise ses énergies dans une différenciation interne admise. Or cette différenciation interne conduit à l’auto affirmation des différences, nationales, régionales, voire individuelles, de genre, etc. »

« Le rapport des Européens aux autres peuples et civilisations du monde ne doit pas se définir en termes de patrimoine ou d’héritage. Ce n’est pas l’Europe des mille cathédrales qui est supérieure, et elle n’est pas menacée par la Chine. Ce qui fait l’Europe, c’est le fait d’être en perpétuel devenir d’elle-même. Elle n’est jamais ceci ou cela, elle sait mobiliser cet énorme potentiel que recèle la différence. »

Percevoir que ce que l’on est, on l’est d’une certaine manière par rapport à quelque chose qu’on n’est pas, instituer cette relation non pas comme une relation d’exclusion et de refus frileux, mais faire de ce rapport entre différences quelque chose qui nous élève au-dessus, qui fait que nous montons ensemble vers un même niveau de conscience ou de volonté, telle est la perspective qui s’offre aux Européens. Si les Européens persistent dans leur souci éperdu de se trouver une origine immuable, ils risquent d’être engloutis par le mouvement de l’histoire. Pendant des siècles, leur immense supériorité a été le dynamisme de leur identité, la capacité de se transformer et de tirer profit de leur différence. »

« Je me demande ce qu’un Européen peut vouloir dire lorsqu’il affirme être européen. Cette expression peut signifier être favorable aux institutions européennes qui garantissent l’épanouissement d’une économie marchande, et disposer d’une armée pour mettre en pièces les Chinois. On peut très bien être européen sur ce mode. Mais lorsque je dis : « Je suis européen », je pense d’abord à une identité décentrée : « être un autre par procuration ». L’identité européenne, qui peut s’éteindre, c’est la capacité à prendre le contre-pied. On ne se satisfait pas des traditions transmises, on procède à une « renaissance », un pas en arrière et un bond en avant. Une renaissance est toujours un geste par lequel on mobilise le passé en vue d’un avenir utopique. »

« Cette identité étrange qui consiste à se réaffirmer chaque fois qu’elle se sépare d’elle-même. Le premier à l’avoir compris, c’est Hérodote, lorsqu’il décrit ce contre quoi se battaient les Grecs, minoritaires, à l’arrivée des Perses et des Mèdes : le monolithisme despotique. Les Grecs bougent et s’écartent d’eux-mêmes, se retrouvent dans une sorte de puissance plus élevée. Comme le dit Goethe, « Polarität und Steigerung», polarité et perfectionnement : voilà un concept européen. Avec l’autre, on fait mieux que ce qu’on est déjà, parce que l’autre nous lance un défi. »

« La seule unification de l’Europe qui soit concevable doit partir des différences, car ce qu’il y a à unifier, c’est le respect des différences. Et, d’ailleurs, il est très intéressant de poser l’unité en des termes qui ne la réduisent pas à l’homogénéité. »

« Ainsi, dans une forêt, les arbres, justement parce que chacun essaie de ravir à l’autre l’air et le soleil, se contraignent réciproquement à chercher l’un et l’autre au-dessus d’eux, et par suite ils poussent beaux et droits, tandis que ceux qui lancent à leur gré leurs branches en liberté et à l’écart des autres poussent rabougris, tordus et courbés. (parabole, extraite de la Cinquième proposition de l’Idée d’une histoire universelle du point de vue cosmopolitique -1784) »

« La nation est donc un mythe, au sens étymologique du terme. « Mythe » veut dire récit. »

Ainsi en sera-t-il de la nation européenne.

Heinz Wismann, « Lire entre les lignes : Sur les traces de l’esprit européen »