« L’Europe doit retrouver sa fierté et en finir avec son pessimisme congénital »

Pour l’ancien ministre de l’Économie, la France, l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie, la Pologne et les Pays-Bas doivent se constituer en fédération au sein de l’Union européenne. Avec une Constitution et une nouvelle capitale.
« Isabelle Lasserre. – Quels sont les risques de l’accord entre les États-Unis et l’Iran ?
Bruno Le Maire. – Un risque principal : le renforcement d’un Iran théocratique dans la région. L’accord sur le nucléaire sera une pantalonnade, qui ne donnera aucune garantie sérieuse sur une éventuelle arme nucléaire iranienne. Le sujet des missiles balistiques ne sera probablement pas abordé, alors que ces missiles peuvent atteindre le sud de l’Europe. Enfin, le régime iranien va se mettre 300 milliards de dollars dans les poches et bénéficier de la levée des sanctions. Qui pense encore au sort du peuple iranien ? Pitoyable fin pour une pitoyable guerre.
Les États-Unis sont-ils encore nos alliés ?
Non, ils se comportent en adversaires. Barack Obama qui nous abandonne en rase campagne en Syrie, Joe Biden qui torpille le contrat des sous-marins français en Australie, Donald Trump qui nous inflige des tarifs douaniers et nous coupe l’accès à Anthropic, que nous faut-il de plus pour comprendre ? Tirons en la conclusion : les Européens doivent se libérer de leur fascination pour les États-Unis et construire leur indépendance politique. Regardons la réalité en face : la militarisation des relations internationales est désormais la règle. Commerce, métaux rares, monnaie, énergie : tout est militarisé. Car tout est soumis à l’affrontement à mort entre les États-Unis et la Chine pour l’hégémonie mondiale au XXIe siècle. Dans ce jeu à deux, l’Europe doit être la troisième puissance. Une puissance de droit et de stabilité.
Pensez-vous que l’Otan puisse mourir ?
Toutes les organisations multilatérales peuvent mourir : OMC, ONU ou Otan. Est-ce notre intérêt ? Non. Mais nous devons envisager toutes les options pour garantir notre sécurité – priorité absolue et devoir premier des États. Nous savons que Vladimir Poutine a fait de la guerre perpétuelle une condition de la survie du régime.
Face à cette menace, nous pouvons un jour être seuls. Ici encore, la conclusion à tirer est simple : nous devons accélérer notre réarmement européen, accompagner la montée en puissance des Allemands, nous doter massivement de drones et de missiles de longue portée. Ouvrons aussi sans délai la réflexion sur une nouvelle architecture de sécurité européenne, incluant le Royaume-Uni et l’Ukraine.
Nous devons pouvoir décider plus vite, plus fort, plus rapidement. Sinon, en moins de cinq ans, nous aurons été vassalisés par la Chine et les États-Unis
A-t-on fait suffisamment pour l’Ukraine ?
Oui, nous avons fait notre devoir pour le peuple ukrainien. Financièrement, militairement, nous avons pris le parti de la liberté. Soyons en fiers ! Et affichons la même détermination sur tous les sujets.
L’Ukraine doit-elle rentrer dans l’Union européenne ?
Pas immédiatement. La priorité absolue face au retour des empires est à une intégration plus forte du continent européen, pas à son élargissement. Nous devons pouvoir décider plus vite, plus fort, plus rapidement. Sinon, en moins de cinq ans, nous aurons été vassalisés par la Chine et les États-Unis, qui aspirent les ressources financières du monde, dominent les nouvelles technologies, se robotisent à vitesse accélérée.
Que faut-il faire pour rendre l’Union européenne plus efficace ?
Un : nous unir. Deux : décider en format restreint. Trois : utiliser nos armes. Car nous aussi, nous avons des armes pour défendre nos intérêts : un marché de 450 millions de consommateurs que tout le monde convoite, une monnaie qui peut rivaliser demain avec le dollar, des technologies de pointe et de grandes industries de pointe comme ASML. Mais ces armes, nous les laissons au vestiaire. Sortons-les ! Et restons une puissance stable, qui attire les intelligences et les capitaux.
Arrêtons avec les faux-semblants : nous ne pourrons pas investir davantage dans notre État régalien sans redéfinir la place et les objectifs de notre État social
Oui, mais pour faire valoir le droit à l’international, il faut de la force militaire…
Bien sûr ! Le réarmement européen a commencé. Tant mieux. Mais la méthode est à revoir : France et Allemagne doivent avancer de concert, sinon la France décrochera. Les grands programmes industriels communs doivent éviter le gaspillage des ressources financières. Et la préférence européenne doit devenir une règle non négociable. Quel doit être notre objectif final ? Une armée européenne, avec des outils de commandement intégré. Seule la dissuasion nucléaire doit faire exception et rester du seul ressort du président français.
Mais arrêtons avec les faux-semblants : nous ne pourrons pas investir davantage dans notre État régalien sans redéfinir la place et les objectifs de notre État social. On ne peut pas continuer à indexer toutes les pensions de retraite, distribuer des allocations à tout va, viser la gratuité de tout pour tous et conserver notre rang militaire en Europe. Le temps de choix est venu, entre un État régalien puissant et un État-providence illimité.
Comment traiter avec la Chine ?
D’égal à égal. Ce qui suppose que nous en finissions avec les visites bilatérales où chacun vient négocier avec Xi Jinping son quota de porcs ou de voitures haut de gamme pour rentrer dans une négociation globale entre Chine et Europe. En contrepartie de l’accès de la Chine au marché européen, nous devons obtenir trois choses essentielles : un transfert en Europe des technologies chinoises de pointe, des accords industriels de long terme, une réévaluation du yuan. La réciprocité ne se décrète pas. Elle se gagne en mettant dans la balance des leviers de négociation. Comme ministre de l’Économie, j’avais réussi à mettre en place des droits de douane à plus de 35 % sur les véhicules électriques chinois subventionnés. C’était un premier pas dans la direction du rééquilibrage.
Ma réponse est claire : si nous recyclons les mêmes idées en 2027, nous perdrons. L’audace idéologique nous fera gagner. Dieu vomit les tièdes, les électeurs aussi
Et si l’AfD en Allemagne, Mélenchon ou Bardella en France, Nigel Farage au Royaume-Uni accèdent au pouvoir, l’unité européenne sera-t-elle possible ?
Le pire n’est jamais sûr ! Mais pour éviter la montée des extrêmes, il faut défendre bec et ongles nos intérêts économiques et montrer les dents. Plus jamais Turnberry ! Plus jamais cette humiliation devant Donald Trump, qui nous impose tout sourire 15 % de droits de douane, alors que les géants du numérique américains se gavent sur les consommateurs européens. L’Europe doit apprendre l’intransigeance. Elle doit retrouver sa fierté. Elle doit aussi en finir avec son pessimisme congénital. En 1989, avec la chute du mur de Berlin, nous pensions que le futur était arrivé. En 2026, nous pensons que le futur est fini. Tragique erreur.
Pour peser sur le cours du monde, nous devons proposer une nouvelle Europe à six : France, Allemagne, Espagne, Italie, Pologne et Pays-Bas. Ces pays resteront dans l’Union européenne. Mais ils se constitueront en fédération d’États-nations. Ils définiront dans une Constitution adoptée par les peuples les modalités de la prise de décision entre eux. Ils choisiront des sujets majeurs, sur lesquels ils se donneront cinq ans pour obtenir des résultats concrets : un géant du numérique capable de rivaliser avec Google, une fabrique de semi-conducteurs de taille critique, des diplômes universitaires communs, une harmonisation fiscale. À terme, ils se choisiront une capitale.
Laquelle ?
Laissons les peuples décider ! Au sein de l’Union européenne, cette fédération sera la puissance décisive, car elle aura systématiquement la majorité qualifiée. Elle agira comme un seul État. Elle permettra de dépasser les insupportables lenteurs technocratiques de Bruxelles. La Fédération des six relancera la politique européenne, comme la zone euro a relancé notre intégration économique. »
Bruno Le Maire, Le Figaro, 26 juin 2026











