« L’école du vertige »

entretien avec Camille de Toledo, « L’enseignement public », juin 2012, n°131http://goo.gl/8ijsD
Dans L’inquiétude d’être au monde, le poète et écrivain Camille de Toledo poursuit la construction d’une pédagogie pour vivre dans une époque à laquelle « nous ne sommes préparés ». Il prône une pédagogie du vertige. Déclinée dans chaque champ du savoir, elle permettrait d’appréhender un âge numérique où plus rien ne différencie la copie de l’original et de préparer une génération à supporter le vertige.Selon vous, l’Europe, obnubilée par son souci de ne reproduire les crimes du XXème siècle, ne parvient pas à contenir la xénophobie, l’antisémitisme, le nationalisme mais n’arrive pas non plus à imaginer un avenir, un monde commun. Qu’est-ce qui vous amène à dire cela?Je l’ai écrit dans mon premier livre, puis dans Le Hêtre et le Bouleau : la construction de l’Union européenne repose sur une constitution non écrite : c’est la mémoire du 20e siècle qui se décline : a. en une pédagogie mémorielle où l’histoire du 20e siècle est enseignée de façon obsessionnelle « pour ne pas que ça recommence », et j’insiste sur ce « ça » qui embrasse le 20e siècle comme un « tout mémoriel ». b. en une légitimité nouvelle, inédite, au nom de laquelle les leaders européens se sentent autorisés à « décapiter les peuples ». Cette légitimité nouvelle, qui s’ajoute aux typologies de la science politique classique, fonde un « régime de mémoire » et un pouvoir mnémonique. Le « mnêmo » européen l’emportant sur le « dêmos », le peuple.  Il n’y qu’à voir : chaque fois qu’il a fallu voter sur la question européenne, cette mémoire du 20e siècle a été convoquée. Or, ce qui est aujourd’hui terrifiant, c’est de voir que ce rappel incessant au 20e siècle, aux crimes du 20e siècle – qui fonde et légitime le projet européen – s’accorde (avec), voire provoque partout, des réactions nationales, souverainistes. J’ajoute, ici, ce qui me semble être une faute impardonnable des bâtisseurs : en délaissant le thème de la « culture » – qui pose la question du commun, en Europe, d’un commun en plusieurs langues –  l’Europe de Bruxelles a laissé celui-ci entre les mains des partis d’extrême-droite, ce qui explique qu’aujourd’hui nous voyons partout grandir, au Danemark, en Suède, en France, en Norvège, en Autriche, en Hongrie, une Europe que je nomme « breivikienne », obsédée par une « identité fermée », qui se pense comme la garante d’une « civilisation européenne » menacée par la présence de populations arabes, africaines ou asiatiques. Là recommencent le meurtre et la haine de l’autre.
« Nous ne sommes pas préparés » au « temps de l’incertitude », dites-vous. Quelle serait votre pédagogie?
Le 21e siècle s’annonce sous le jour d’un triple vertige : a. vertige fictionnel qui dissout les catégories du vrai et du faux, de la copie et de l’original et fait trembler la notion « d’authentique », comme celle « d’origine ». b. vertige des identités qui naît de l’histoire du 20e siècle (la coupure, l’extermination, l’arrachement, l’exil) et des premières années du 21e siècle (hybridation, croisement entre les espèces) c. vertige des langues qui sont, de fait, dans un monde relié, la dernière frontière, le dernier obstacle d’un accès général au monde – il faut voir ici avec quel entêtement Google, qui incarne cette revendication à un monde de données accessibles, cherche à triompher de la différence des langues. Ce vertige des langues est d’ores et déjà palpable dans les grandes villes, où l’on entend des voix de machines parlant en plusieurs langues, et qui contribuent à un décrochage entre le lieu et la langue : une géo-poétique du vertige, si vous voulez. Or, la pédagogie de nos écoles, qui cherche à transmettre et maintenir un vieux système de la pensée et du monde (que je ne rejette pas tout, bien au contraire, dont j’ai grandement le souci) est, vis-à-vis de ce vertige, dans une logique d’opposition. Voilà pourquoi j’ai forgé ce terme de « pédagogie du vertige ». Nous devons concevoir, réfléchir, imaginer ce que serait « l’école du vertige » pour les enfants à naître. Vous pensez bien que je porte en moi quelques pistes (une po-éthique du vertige), mais je sais que ce chemin d’imagination et de savoir doit être parcouru à plusieurs, dans différentes langues.  Dans cette « école du vertige », il est bien certain que le politique est relié au poétique, que les arts et la littérature ont une place centrale dans mon esprit. Je vous renvoie ici à la forme vertigineuse d’un roman paru aux éditions verticales, Vies et mort d’un terroriste américain.
« L’inquiétude d’être au monde » est pour de nombreux citoyens reliée à l’ouverture au monde. Comment vaincre la tentation de la fermeture?
Cette « école du vertige » est à inventer : elle doit être pensée dans les différents chants du savoir et de l’enseignement. J’en ai parlé à Vincent Peillon. Le ministre de l’éducation est très au courant d’un outil technologique auquel nous travaillons qui permet de mettre au cœur de nos enseignements : une pédagogie du traduire et de la traduction. Voilà pour les langues : enseigner les langues, en passant par le prisme du traduire, pour faire de chaque élève le possible transmetteur, traducteur, entre deux cultures. Penser une citoyenneté de l’entre-des-langues qui mette au cœur de l’apprentissage, l’effort pour relier deux langues et deux cultures. Le ministre de l’éducation a été très attentif à la construction de cet outil et nous espérons qu’il sera bientôt entre les mains des écoles et des professeurs pour des projets-pilote. Pour l’enseignement de l’Histoire, c’est également une réflexion que nous menons avec le médiéviste, Patrick Boucheron : enseigner une histoire libérée de l’obsession, de la perspective, du tropisme national et remettre au cœur de l’apprentissage des « entretemps ». Le Moyen-âge, à cet égard, serait bien plus à même d’instruire les enfants pour appréhender le monde qui vient : instabilité du livre, enchevêtrement des langues, flou des frontières, ordre politique plus instable, présence ottomane et maure en Europe, perméabilité et traduction… Dans chaque champ du savoir et de l’enseignement, nous pouvons décliner cette idée du vertige. Elle permet d’appréhender un âge numérique où plus rien ne différencie la copie de l’original et de préparer une génération à supporter le vertige – que je nomme aussi l’in-quiétude. Je serai amené à développer, dans les années à venir, cette école du vertige.

 

Camille de Toledo a notamment publié Le Hêtre et le Bouleau, essai sur la tristesse européenne (Seuil, 2009), Vies pøtentielles (Seuil, 2011). L’inquiétude d’être au monde vient de paraître aux éditions Verdier. Il est le fondateur de la Société européenne des Auteurs qui promeut une culture de toutes les traductions.