Et si l’Europe n’existait pas (ou plus)

« On parlerait moins de dignité de la personne humaine

Si l’Union européenne n’existait pas, la notion de dignité de la personne humaine serait bien plus difficile à promouvoir. L’UE a non seulement joué un rôle capital dans la formulation de ce concept clé, mais aussi dans sa traduction juridique : la personne humaine n’est pas un objet comme les autres, ce qui implique pour chacun un certain Eurnombre de droits et de devoirs. L’autre dimension à laquelle l’Union européenne a beaucoup contribué, c’est la fraternité. Longtemps ravagée par les guerres, l’Europe est aussi une terre de rencontre, d’échanges économiques et culturels. Certes, le grand projet de fraternité initié par les pères de l’Europe au lendemain de la guerre n’est pas abouti, et semble depuis vingt ans se limiter aux relations économiques et financières. Mais ne perdons pas de vue non plus que c’est la volonté – légitime – de faire des affaires qui a servi de déclencheur à cette aventure ! »

Guy Aurenche Président du CCFD-Terre solidaire

 

« Le commerce serait entravé

L’Europe est un marché unifié de 550 millions d’habitants. Pour le secteur des cosmétiques, régi par un texte européen commun depuis 1976, cela représente la possibilité de vendre des produits répondant aux mêmes critères (hygiène, sécurité, normes sociales et environnementales…) dans les 28 États. Si l’UE n’existait pas, le commerce serait entravé par 28 réglementations différentes et serait inférieur à son niveau actuel. Ce marché unique profite aussi au consommateur qui bénéficie d’une protection identique et exigeante, ainsi que d’une offre concurrentielle. J’insiste sur la réglementation parce que, en créant des normes de droit, l’Europe exprime ses valeurs : respect et protection des personnes ; certitude d’avoir besoin des autres pays pour réussir ; la paix… Cela fait treize ans que j’ai une pratique quotidienne de Bruxelles dans ma profession, et sans l’UE, aucun État n’aurait la taille pour peser sur les standards internationaux et promouvoir ainsi nos valeurs. »

Loïc Armand Président de la commission Europe du Medef, et président de la fédération européenne des cosmétiques

 

« Il y aurait peut-être eu une troisième guerre mondiale

L’Europe sortait de deux gigantesques cataclysmes, la Première et la Seconde Guerre mondiale. Si l’Union européenne ne s’était pas construite, peut-être le continent aurait-il été le théâtre d’une troisième guerre mondiale ? Mais si l’Europe existe aujourd’hui de multiples manières, elle reste une réalisation fragile, susceptible de se détricoter. Un « Brexit » serait-il le début du délitement ? Le temps où l’on croyait que la démocratie et les droits de l’homme s’étendraient à la planète entière – après la chute du mur de Berlin et avant la destruction des tours jumelles de New York – semble aujourd’hui bien loin. En janvier 2000, lors du Forum international de Stockholm sur la Shoah, un immense programme d’éducation à la Shoah avait été lancé pour que plus jamais une telle horreur ne se reproduise. Un travail considérable a été réalisé, et des pays comme la Pologne ont été exemplaires. Or tout cela est remis en cause, notamment dans ce qu’on a appelé les « Peco », les pays d’Europe centrale et orientale. En Croatie, le ministre de la culture est négationniste et l’on réécrit une histoire pro-oustachis. Et en Pologne, l’historien Jan Gross est menacé pour atteinte à l’honneur polonais parce qu’il a rappelé le fait que plus de juifs que d’Allemands ont été tués par les Polonais pendant la guerre.

Annette Wieviorka, Historienne

 

« Le monde serait rétréci et standardisé

Ce serait la promesse d’un monde vidé de ses aspérités culturelles, un monde rétréci et standardisé, sous l’emprise des géants du Net aux visées purement commerciales ; la promesse d’un monde aux individus formatés et même « algorithmés », privés de leur capacité de curiosité, condamnés au repli sur soi. Souvenons-nous avec Octavio Paz que « Toute culture naît du mélange (…). À l’inverse, c’est de l’isolement que meurent les civilisations. » Le dialogue entre les identités culturelles est le socle de notre vivre-ensemble européen. Les sociétés qui se rencontrent n’échangent pas seulement leurs armes ou leurs produits, mais aussi leurs imaginaires, sources d’émotions collectives et de rapprochement entre les peuples. Voilà ce qui fait de l’Europe un espace vital de partage et de différences. Face à la crise existentielle qui la secoue, l’Europe doit être intraitable et ne jamais perdre de vue la nécessité de préserver la puissance de générosité et de fraternité que nous accordons à la diversité culturelle. Prendre soin de notre « langue commune » est indispensable si on veut bâtir enfin l’Europe des valeurs et des peuples, et pas seulement l’Europe des affaires et des gouvernants ! »

Véronique Cayla Présidente d’Arte France

 

« Il n’y aurait pas de salut possible pour beaucoup de réfugiés

L’Europe existe à travers les valeurs qu’elle est censée porter. Beaucoup de peuples la considèrent comme une adresse pour les grands principes et les valeurs. Il faut voir combien ceux qui cherchent refuge en Europe sont confiants quand ils arrivent en territoire européen. Ils savent que leurs droits fondamentaux y seront respectés. Si l’Europe n’existait pas, il n’y aurait pas de salut possible pour beaucoup d’entre eux. L’Europe a aussi contribué à l’isolement du régime de Bachar Al Assad en adoptant des sanctions contre les principaux responsables de la répression. Mais la crise syrienne illustre dans le même temps la gravité pour l’Europe de ne pas avoir à ce jour de politique étrangère commune. L’Europe n’a pas été actrice dans le conflit syrien, elle a attendu en vain un leadership américain. Les États-Unis ont considéré que leurs intérêts vitaux n’étaient pas en jeu en Syrie. L’Europe n’a pas fait cet exercice d’analyse, qui l’aurait conduite à conclure que la crise syrienne la concerne directement. »

Bassma Kodmani Politologue franco-syrienne, membre de l’équipe de négociation de l’opposition syrienne à Genève

 

« Elle céderait la place aux forteresses nationales

Au début des années 1990, l’Europe est à son apogée, plus unifiée que jamais depuis que tous les pays se sont démocratisés et que le mur de Berlin est tombé. Pourtant, elle fut inerte, incapable d’éviter le retour de la barbarie sur son territoire. Pendant les cinq années de guerre de l’ex-Yougoslavie, ce fut comme si l’Europe n’existait pas. Puis elle a mal réglé le conflit. Elle a mis une camisole de force sur la Bosnie en donnant la primauté au découpage ethnique, communautariste du pays, en violation de toutes ses valeurs de citoyenneté et de droits de l’homme. Elle tolère d’ailleurs les écoles séparées par ethnies. Et elle continue à mal gérer l’après-conflit. L’Europe avait pourtant une dette envers la Bosnie qui aurait dû être le premier pays à intégrer l’Union européenne. À la place, elle a fait rentrer les deux agresseurs, la Croatie d’abord, la Serbie ensuite. Elle a été incapable d’imaginer un processus d’adhésion commun à tous les États de l’ex-Yougoslavie. Ce procès d’une Europe qui a dysfonctionné prouve qu’il faut plus d’Europe pour régler les problèmes européens. Si l’Europe n’existait pas, elle céderait la place aux forteresses nationales qui brandiraient chacune leur drapeau et leurs postes-frontières. »

Florence Hartmann Journaliste, ex-porte-parole de la procureur du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie

 

“Les salariés seraient moins protégés

J’ai démarré ma vie professionnelle dans l’acier, un des secteurs d’origine de la construction européenne. La crise actuelle de l’acier illustre un manque d’Europe, d’une Europe solidaire et coordonnée, face à des multinationales qui jouent la division entre les pays et entre les salariés, à l’image de Mittal, mon ancien employeur. Pourtant la situation serait pire sans l’Europe, malgré ses fragilités. Les salariés seraient moins protégés. L’euro, d’abord, a mis fin à la guerre des monnaies sur le continent, protégeant les travailleurs des dévaluations compétitives qui ont provoqué de nombreuses faillites dans l’acier en 1993. L’Europe a aussi créé des outils comme les comités d’entreprise européens, pour obliger les dirigeants à informer leurs salariés. L’heure est venue aujourd’hui de remettre sur pied une Europe industrielle qui réfléchisse collectivement, et de construire l’Europe sociale. Pour cela, le Parlement européen est mon lieu d’engagement, après mon parcours comme salarié puis responsable syndical. »

Édouard Martin Ancien syndicaliste CFDT, eurodéputé socialiste

 

« On manquerait d’outils

L’Union européenne, c’est la chance de la biodiversité et de la condition animale. Les directives européennes sur la protection des oiseaux et sur la conservation des habitats naturels sont les piliers de la conservation de la biodiversité en France. En découle toute une série de réglementations, notamment la création des sites Natura 2000, sur lesquelles l’action de la Ligue de protection des oiseaux a pu s’appuyer. Sans l’Europe, nous n’aurions jamais disposé de tous ces outils. L’impulsion donnée par les pays du Nord, plus sensibles à la préservation de la nature, a tiré vers le haut l’ensemble des États membres. Ce mouvement se lit aussi dans les progrès réalisés sur la condition animale, que ce soit sur les conditions d’élevage ou le statut de l’animal. »

Allain Bougrain-Dubourg Président de la Ligue de protection des oiseaux

 

La Croix, 9 mai 2016

 

Acteur ou vassal

« L’Europe peut devenir un acteur à part entière du nouveau système, qui sera probablement bâti sur un ensemble de puissance régionales, si elle parvient regrouper ses forces déclinantes. Sinon, elle sera vassalisée par une autre puissance majeure du continent. Il pense probablement à la Russie. Ou pire, elle sera entraînée dans le tourbillon du chaos proche-oriental. »

Henry Kissinger,  L’ordre du monde (Fayard)

cf. : B. Couturier, les-idées claires ; 29-fevrier-2016

Qu’est-ce que l’Europe ?

« Ni une expression géographique, ni la plus grande union douanière du monde, ni un ensemble d’institutions bureaucratiques, ni de mièvres rêveries de songe-creux pacifistes. Pour Emmanuel Levinas, « l’Europe, ce sont ra Bible et les Grecs ». La Bible, c’est-à-dire le message judéo-chrétien enjoignant à chacun d’être le «gardien de son frère ». Les Grecs, c’est-à-dire le logos, le discours rationnel qui extirpe la pensée des schémas établis, et qui a permis —phénomène unique dans l’histoire de l’humanité – de se distancier des sociétés traditionnelles où la vie est un scénario immuable, rejoué inlassablement générations après générations. L’ouverture de la boîte de Pandore est sans aucun doute une arme à double tranchant, qui peut devenir suicidaire si elle n’est pas maîtrisée. Nous pourrions ajouter à la liste de Levinas les Romains, avec leurs lois écrites, appliquées de manière égale à tous et à chacun : dura lex sed lex. La conjugaison de ces éléments définit la face lumineuse de l’Europe comme l’utopie d’un espace modèle, soft power porteuse de paix, de prospérité, et d’éthique. Ceci sous réserve, en contrepartie, d’un immense effort personnel pour que, dans toute relation à autrui, l’affirmation de soi ne passe pas par l’abaissement de l’autre. »

Rémy Volpi

Actes de la seconde convention des fédéralistes européens, Lyon juin 2015.

Les citronniers d’Ulrich Beck

Ni l’économie ni la peur du changement climatique ne réactiveront l’Union,

mais une culture de la vie bonne, méditerranéenne et cosmopolite

Oui à l’Europe des citronniers

Ulrich Beck

Sociologue et philosophe allemand, professeur à l’université de Munich. 

Au fond, si crise européenne il y a, elle n’est pas économique. La crise européenne est de l’ordre du cérébral, plus même, c’est une crise de l’imagination qui cherche la voie d’une vie belle qui ne passerait pas nécessairement parle consumérisme.

Une grande partie des eurosceptiques et des anti-européens, qui font maintenant entendre leurs voix, est prisonnière de la nostalgie empoussiérée de la nation. Tel est, par exemple, le cas d’Alain Finkielkraut : l’Europe, pense le philosophe, a cru pouvoir se constituer sans les nations et même contre les nations. Elle a voulu châtier les nations pour les horreurs du XXe siècle. Mais il n’y a pas de démocratie post nationale. La démocratie est liée à la langue. Pour qu’elle puisse fonctionner, il faut une langue et des références communes, et un projet commun. Nous ne sommes pas nés citoyens du monde. Les communautés humaines sont dotées de frontières. Tout cela, l’Europe ne le prend pas en compte. Voilà pourquoi il serait impossible que l’opinion européenne s’enflamme pour l’Union du Vieux Continent.

Mais cette critique se base sur une contre-vérité. Car il est faux de croire qu’une société et une politique européanisée puissent revenir à la grande époque de l’État-nation. Une telle critique impose la nation comme l’horizon du présent et de l’avenir de l’Europe. Je lui réponds : ouvrez donc les yeux et vous verrez que, non seulement l’Europe mais aussi le monde se trouvent à la croisée des chemins. Les frontières dans lesquelles vous pensez politiquement l’Europe n’ont plus aucune réalité.

Pour comprendre le désespoir qui sourd des banlieues en Europe et qui se décharge sous forme de protestations anti européennes, nous avons besoin d’un regard cosmopolite. Toutes les nations affrontent la diversité culturelle, non seulement par le vecteur de l’immigration mais aussi par celui d’Internet, du changement climatique, de la crise de l’euro, par les risques que le numérique fait peser sur les libertés. Des individus ayant un passé et des bagages très divers, des langues différentes, des valeurs et des religions autres vivent et travaillent côte à côte, leurs enfants fréquentent les mêmes écoles, ils cherchent à prendre pied dans le même système juridique et politique. Le processus qui rend les nations cosmopolites est largement enclenché.

Deux exemples en forme de paradoxes : en Grande-Bretagne, tous les quotidiens et tous les journaux télévisés sont remplis de griefs contre l’Union européenne. Or la très eurosceptique Grande-Bretagne ne vibre-t-elle pas en cela au diapason du monde européen ? Autre exemple : la Chine est depuis longtemps, en raison de sa politique d’investissement et de sa dépendance économique, un membre informel de la zone euro. Si l’euro venait à capoter, cela toucherait les forces vives de ce pays. On voit donc bien que ce n’est pas le cosmopolitisme qui crée des citoyens du monde, au contraire.

Alors que la mondialisation dissout les frontières, les gens en cherchent de nouvelles. Le besoin de frontières est d’autant plus fort que le monde devient plus cosmopolite. C’est certainement l’une des raisons qui expliquent que Vladimir Poutine rencontre un certain succès avec son slogan : « Là où vivent des Russes, la Russie se doit d’être présente. »

Mais en même temps, le nationalisme interventionniste et agressif de Poutine montre que l’on ne peut pas projeter le passé des nations sur l’avenir de l’Europe sans détruire l’avenir de ce continent. Mais qui sait si l’ethno-nationalisme impérial de Poutine ne constitue pas un choc salutaire pour une Europe accablée par l’égoïsme national ? On le voit, rejouer la carte nationale, c’est réactiver les tendances autodestructrices de l’Europe, et cela ne vaut pas seulement pour Poutine mais aussi, d’une autre façon, pour la Grande-Bretagne comme pour la droite et la gauche anti-européennes.

Si l’Europe veut venir à bout de sa crise de convivialité au sens propre du terme, il y a un autre moyen (avancé aussi entre autres par Alain Finkielkraut) : elle doit retrouver, ranimer son identité dans les grands travaux européens, dans les monuments du souvenir, dans les paysages de la culture. Il est certain que rien ne s’oppose à ce qu’on relise les classiques, Shakespeare, Descartes, Dante ou Goethe, ou qu’on se laisse enchanter par la musique de Mozart et de Verdi. Ce qui m’intéresse par exemple chez Goethe, sur le plan politique, c’est son concept de « littérature universelle ». Il entend par là un processus d’ouverture au monde où l’altérité et l’étranger deviennent des composantes de sa propre conscience de soi.

Cela intègre l’ouverture de l’horizon, du national, de la langue. Il y a là une communauté et une dualité des cultures, qui peuvent effectivement stimuler l’imagination de l’Europe pour le futur. C’est en ce sens que Thomas Mann parle d’«Allemands, citoyens du monde » ; ce qui veut dire qu’il y a aussi des Italiens, citoyens du monde, des Français, citoyens du monde, des Espagnols, citoyens du monde, des Anglais, citoyens du monde, des Polonais, citoyens du monde, etc. Toute une Europe de nations cosmopolites.

Mais si banaliser le retour à la nation, voire l’enjoliver, puiser le courage et l’espoir du désespoir dans l’avenir menacé de la modernité autodestructrice ou se laisser emporter et charmer par les pères fondateurs de l’Europe ne suffisent pas ? Que faire alors ?

«Des rives d’Afrique où je suis né, écrit Camus, la distance aidant, on voit mieux le visage de l’Europe et on sait qu’il n’est pas beau. » Pour Camus, disciple de Nietzsche, la beauté est un critère de vérité et de vie pleine. L’histoire a usé bien des choses -l’idée de nation, la ruse de la raison, l’espoir en la force libératrice de la rationalité et du marché ; même l’idée de progrès est devenu le creuset de l’apocalypse.

La littérature brille – mais là où elle étincelle le plus, c’est quand elle lutte contre le désespoir, la perversité, la vacuité du sens. Entre-temps le désir d’une autre modernité, d’une autre Europe, a été individualisé, morcelé et remplacé par le désir de l’individu aspirant à un autre travail, une autre relation amoureuse, une autre vue depuis sa fenêtre, d’autres meubles ou d’autres tapis à installer dans sa chambre, voire un autre moi. C’est ainsi qu’on en arrive à une pluralité des relations amoureuses, à l’alcool, la drogue, la psychanalyse, au fitness à outrance, aux ascensions de l’Himalaya -et quoi d’autre ensuite ?

Mais quel est donc le contrepoison, la contre vision d’une autre Union européenne, où l’on célèbre la joie du pur présent ? L’Europe française ! Par exemple le rêve d’un « lit de noces méditerranéen » (Michael Chevalier) où s’aimeraient l’Est et l’Ouest, le Nord et le Sud. C’est ainsi qu’apparait l’image d’une Europe des régions qui vaut la peine d’être vécue, qui vaut la peine d’être aimée.

La relation apparemment indispensable entre État, identité nationale et langue unitaire serait dissoute. L’Union, les États membres et leurs régions s’occuperaient

La relation apparemment indispensable entre État, identité nationale et langue unitaire serait dissoute. L’Union, les États membres et leurs régions s’occuperaient peu à peu du bien des citoyens. Ils leur donneraient d’un côté une voix dans le concert du monde globalisé, d’un autre côté une sécurité et une identité régionale. La démocratie deviendrait progressive, avec différents paliers, comme nous commençons déjà à la pratiquer. Notre modèle doit être la Méditerranée comme savoir vivre, comme joie de vivre, indifférence, désespoir, beauté et espoir. Tout ce mélange contradictoire dont nous autres, Européens du Nord, avons une vision romantique et voyons comme les jardins du Sud « où fleurissent les citronniers» (Goethe dans son poème Mignon) et projetons sans vergogne sur le Sud.

Cela étant dit, l’obsession de la dette a aussi appliqué sur cette esthétique et cet art d’une vie joyeuse, cosmopolite et méditerranéenne un masque gris et détestable. Pourtant ne peut-on pas dire que, si les Allemands avaient été à l’école des joueurs de pétanque du sud de l’Europe, ils n’auraient jamais plongé le monde dans la seconde guerre mondiale? Ou si la chancelière Angela Merkel avait été une passionnée de pétanque, jamais elle n’aurait cherché à convertir les pays méditerranéens à une cure d’économie d’allure très protestante ? Et si Poutine était né sur les bords de la Méditerranée et avait pratiqué la pétanque depuis son enfance, jamais il n’aurait eu l’idée totalement folle d’annexer l’Ukraine !

« La pensée Méditerranée, à la fois régionale et confédérale, a survécu aux grandes idéologies nationales et politiques, écrit Iris Radisch, et c’est peut-être la seule utopie sociale du XXF siècle qui a encore un avenir. » Qu’est-ce qui pourrait, en fin de compte, réconcilier les Européens avec l’Europe ? Un anti-centralisme. Le dépassement de la nostalgie ethno-nationale sous toutes ses formes. Un retour vers la beauté des régions. Le sentiment méditerranéen. C’était une idée avisée que Nicolas Sarkozy, en 2007, n’a pas pu ou n’a pas voulu imposer contre l’imperium d’une Europe allemande voulue par Angela Merkel: savourer l’amour de la vie, dans le petit et le modeste. Cette capacité à s’installer confortablement dans le chaos du monde. Respecter la nature intérieure et extérieure. Rechercher la proximité de l’autre, de l’étranger, pour s’enrichir personnellement. Ou, pour reprendre les mots d’un poète français Gabriel Audisio (1900-1978) : bien vivre et bien mourir.

Traduit de l’allemand par Pierre Deshusses

Le Monde, avril 2014

Tricherie, faisons que ce qui pourrait être fort soit juste

Des ministres trichent, des parlementaires trichent, des industriels, des commerçants et des agriculteurs trichent, des administrateurs trichent, des artisans et des médecins trichent, des essayistes et des journalistes trichent, des rabbins et des prêtres trichent, des bacheliers et des étudiants aussi, des chercheurs de même, ainsi que des universitaires, des sportifs, des artistes, des salariés également, des agriculteurs pareil, et sans doute quelques autres encore, en France, et probablement au-delà de nos frontières, par exemple des dealers ou des automobilistes.

Et moi et moi et moi (1)

Était-ce mieux avant : en 1990 ? 1980 ? 1960 ? 1930 ? 1700 ? 1000 ? 0 ? – 450 ?

Ailleurs ?

 

Comme presque tout le monde je regrette que tant d’individus trichent, et plus l’individu est élevé dans la hiérarchie sociale plus je le déplore.

Que faire ?

Entre deux maux, les excès du communisme ou les excès du capitalisme, j’ai choisi ces derniers, comme quelques autres milliards d’êtres humains —et je parierais volontiers que la majorité de ceux qui continuent de souffrir des excès du communisme feraient le choix des excès du capitalisme si on leur on donnait la possibilité.

Je suis libéral, non pas parce que j’aspire à ce que les écarts de revenus se creusent le plus possible entre les riches et les pauvres, personnes ou nations, mais parce que je pense que c’est la voie la plus efficace pour minimiser les souffrances d’un maximum de personnes —on trouvera peut-être mieux dans les siècles à venir.

 

Je crois aux vertus des contres pouvoirs, de l’alternance politique et du droit.

Je ne fais aucun crédit à l’État pour régler seul les problèmes sociaux, industriels, scientifiques, écologiques, moraux (ou éthiques, pour faire plus chic).

Je ne crois pas que la nature humaine puisse être changée —peut-être, dans longtemps, après suffisamment de mutations génétiques… Il faut donc faire avec une respectable proportion d’êtres excessivement avides d’argent, de pouvoir, de notoriété, de reconnaissance.

 

La période étant aux yacas faucons :

* faire une loi,

* sortir les sortants,

* publier les patrimoines (et les revenus ?) de certains ou de tous,

* changer de république,

* faire la révolution,

* chasser les riches ou les envoyer en camps de travail,

* changer de système,

* arrêter d’essayer de commencer à réduire l’accroissement des déficits du budget, du commerce extérieur, des caisses de retraites, de la sécurité sociale,

* sortir de l’Union Européenne,

* interdire l’internet (2)

* sortir de l’euro ;

je me permets, humblement, de proposer quelques mesures parmi mille à la noosphère :

* faire le ménage dans les lois (je sais, c’est très difficile, très long), ne garder que celles qui sont compréhensibles, non contradictoires, non redondantes et applicables.

* Les appliquer : embaucher des policiers, des inspecteurs, des douaniers, des juges et des gardiens de prison (3).

* Punir ceux qui ne les respectent pas : incivils, petits voyous, grands cambrioleurs, contribuables indélicats ou oublieux ; en se souvenant que ce n’est pas la lourdeur de la sanction qui importe mais la (quasi) certitude d’être puni, la (quasi) certitude que le crime ou le délit coûtera plus qu’il ne rapportera (les délinquants de toutes tailles, en général, calculent bien) ; cela vaut sur les autoroutes, comme devant sa déclaration de revenus.

* Suivre les conseils de ceux qui prônent le non cumul des mandats, et leur non accumulation dans le temps, dont les arguments me semblent plus forts que ceux défendant le statu quo ;

* Alléger le millefeuille : des grandes communes, plutôt 10 000 que 36 700, des grandes régions, plutôt 15 que 27, un État ; ça suffira, ça fonctionnera mieux, et ça permettra quelques économies (je sais, c’est très difficile, et les Alsaciens viennent de nous rappeler que l’époque est au « non » (4) —à leur décharge, la proposition n’était pas parfaitement claire ni simple).

 

Et vous verrez que (presque) tout ira mieux.

 

Surtout si, dans la foulée, on met en œuvres les recommandations des rapports Attali, Gallois, Jospin, Sauvé (c’est fou tout de même comme on discerne bien les problèmes et leurs solutions quand on n’est pas « en responsabilité », et comme on peine à les résoudre quand on est aux affaires —à quoi cela peut-il bien tenir ?)

 

Bien entendu, le résultat serait d’autant mieux assuré que nous convaincrions nos partenaires de l’Union Européenne —à qui nous pourrions, à cette occasion, suggérer de constituer les États-Unis d’Europe (5)

 

On peut aussi penser que tout cela n’est pas bien grave, qu’on en a vu d’autres, et qu’avec quelques lois et commissions finement élaborées, sans oublier de hautes autorités, ça tiendra bien encore un peu, enfin suffisamment longtemps pour que la fin soit la faute des autres.

 

 

 

(1) http://www.youtube.com/watch?v=3GmNh9R2Deo

(2) la meilleure chose qui soit arrivée à l’humanité depuis l’électricité —génie de l’intelligence collective, pourvoyeur d’intelligence.

(3) pour ne pas que la fonction publique explose (cause d’injustices et de soucis budgétaires) on pourra réfléchir à l’abolition du statut de fonctionnaire pour toutes les professions pour lesquelles il ne s’impose pas (je sais, ce sera très long et extrêmement difficile, mais il s’agit de préparer le monde de nos enfants)

(4) http://www.grainedecurieux.fr/bebe/eveil-et-developpement-de-bebe/pages/enfant-qui-dit-non.aspx

http://www.mamanpourlavie.com/sante/enfant/developpement/comportement-et-discipline/1392-la-phase-du-non.thtml

http://www.enfant.com/votreenfant-1-3ans/developpement/Il-s-oppose-a-tout.html

(5) comme il est bien difficile de faire que ce qui est juste soit fort, faisons que ce qui est fort soit juste. La France ne peut plus être forte, les États-Unis d’Europe le pourraient.

«Pour la République européenne»

« Pour la République européenne » de S. Collignon et C. Paul n’est pas d’une immédiate actualité (il a paru en 2008), mais il est intéressant, documenté, inspirant.

Extraits :

p. 94 « … le problème essentiel des institutions européennes réside dans l’absence d’une citoyenneté digne de ce nom. Quitte à en tirer des conséquences différentes pour l’avenir, comment ne pas partager l’imparable diagnostic de Jean-Pierre Chevènement quand il écrit à propos du citoyen européen : « C’est au mieux un citoyen passif, qui a, en dehors d’un droit de vote limité, essentiellement le droit de voyager, de protester et d’ester en justice». La réponse devrait donc être de faire en sorte que le Parlement européen soit un vrai Parlement, un Parlement qui choisit un gouvernement européen, un Parlement en charge de la gestion des biens publics européens. »

p. 155 « En moderne écho aux travaux de Kant, Habermas écrit dans Après l’État-nation : « Une formation démocratique de la volonté à l’échelle européenne, capable de porter et légitimer une politique coordonnée et ayant des effets sur la redistribution, ne saurait exister sans élargissement des bases de la solidarité.  La solidarité citoyenne, jusqu’ici réduite à l’État national, devrait s’étendre à tous les citoyens de l’Union, de telle sorte que, par exemple, Suédois et Portugais se sentent responsables les uns pour les autres.» Voilà l’idée moderne de la citoyenneté : nous sommes solidaires parce que nous reconnaissons l’autre comme notre égal. Contrairement à l’approche traditionnelle de la solidarité, celle-ci ne repose pas sur l’homogénéité culturelle, mais fait partie intégrale du pluralisme démocratique. Contre les eurosceptiques, qui nient l’existence d’un peuple européen, Habermas, fidèle à sa conception du « patriotisme constitutionnel », répond que « c’est grâce à leurs constitutions politiques que naissent les peuples ».

p. 162 « Très tôt, le fédéralisme a été l’une des sources d’inspiration  pour l’unification  européenne. L’idée  de  créer les États-Unis d’Europe n’est pas nouvelle. Elle se retrouve dans les écrits de Kant, Saint-Simon, Victor Hugo et Giuseppe Mazzini, ou encore dans le programme du SPD de 1925 présenté à Heidelberg, dans le discours de 1946 de Winston Churchill à Zurich et jusqu’au manifeste de Spinelli de 1941, et le militantisme du Comité d’action pour les États-Unis d’Europe de Jean Monnet dans les années 1950. À chacun de ces moments, ces visionnaires avaient pleinement conscience du besoin des Européens de s’unir au travers d’institutions gouvernementales qui  maintiendraient sous  contrôle les émotions destructrices du nationalisme.

Plus récemment, après l’échec du Traité constitutionnel, le Premier ministre belge Guy Verhofstadt a appelé à la création par les pays membres de la zone euro des «États-Unis d’Europe». Pour lui, le Traité constitutionnel a été rejeté non pas parce qu’il était trop ambitieux, mais au contraire parce qu’il ne l’était pas assez. « Ce dont nous avons besoin, a-t-il écrit alors, est un projet clair, un objectif bien défini, une volonté politique. Nous avons besoin d’un nouveau projet en vertu duquel l’Europe, plutôt que de sombrer dans les ergotages, se concentre sur ses tâches principales, une Europe qui reconnaît dans le même temps l’identité et la spécificité culturelles des États membres, une Europe qui dispose d’institutions fortes et d’autonomie budgétaire. »

p. 173 « Quelles leçons peut-on tirer des expériences italiennes, américaines et allemandes en matière de fédéralisme ? Tout d’abord, il apparaît clairement qu’il est parfaitement possible pour un pays de se doter d’une Constitution et de créer un gouvernement sans qu’existe au préalable un peuple « homogène ». D’autre part, le sentiment d’appartenance à une communauté – la nation par exemple – n’est que la conséquence des échanges, des débats et des discussions que les citoyens ont entre eux. Sans démocratie, sans compétition électorale, sans conflits partisans, la volonté générale ne peut exister. Et la république est le cadre au sein duquel les citoyens échangent des points de vue et défendent leurs propres intérêts. Par ailleurs, les décisions prises par la majorité sont d’autant mieux acceptées par la minorité que les institutions témoignent de justice et d’équité. Elles sont rejetées ou conduisent les citoyens à se rebeller si elles privilégient systématiquement les intérêts d’un groupe sur un autre. »

p. 178 « Le fédéralisme suscite aujourd’hui un certain rejet de la part des élites européennes. Mais il n’en a pas été toujours ainsi. Depuis la naissance des États-Unis d’Amérique, l’idée de faire exister les États-Unis d’Europe a inspiré de nombreuses personnes. Benjamin Franklin, un des pères fondateurs de la Constitution américaine, a été le premier à déclarer : « Je ne vois pas pourquoi l’Europe ne pourrait pas mettre le projet à exécution de former une union fédérale ou une grande république de tous ses différents États et royaumes. » Au siècle dernier, on l’a dit, le Parti social-démocrate s’est prononcé en 1925 dans son programme de Heidelberg pour la création des États-Unis d’Europe. En 1946, Churchill a renoué avec cette idée dans son discours de Zurich. Dans le Manifeste de Ventotene (1941), Altiero Spinelli et Ernesto Rossi affirmaient que le fédéralisme européen permettrait d’éviter les guerres et la dictature. Le mouvement européen a été l’incarnation de cette aspiration, mais l’idée est étouffée en 1954, avec le refus du Parlement français de la Communauté de défense européenne, à laquelle était adossé le projet de Communauté politique européenne. Peu nombreux sont ceux qui osent aujourd’hui s’engager dans ce débat. Il faut noter ici l’effort louable de Guy Verhofstadt, le Premier ministre belge, qui s’est prononcé clairement dans un récent ouvrage pour un tel projet. »

p. 194 « Une politique étrangère commune implique que la République européenne soit représentée en tant que telle dans toutes les instances internationales, notamment les Nations unies, le Conseil de sécurité, le Fonds monétaire international, la Banque mondiale et l’Organisation mondiale du commerce. Comme l’a écrit Guy Verhofstadt, le Premier ministre belge en 2006 : « Un ministre des Affaires étrangères et un service diplomatique nous permettront de ne revendiquer qu’un seul siège au Conseil de sécurité des Nations unies. Notre voix y pèserait non seulement beaucoup plus lourd mais nous encouragerions aussi les autres continents à pratiquer la coopération entre eux et à former des grands ensembles politiques, ce qui favoriserait la paix, la stabilité et la prospérité dans le monde. »

Il y a fort à parier que ces dispositions ne plaisent pas à tout le monde, et suscitent de vives hostilités. Au moins deux États européens, la France et le Royaume-Uni, sont viscéralement attachés à leur siège au Conseil de sécurité. Cela leur a permis de mener une politique étrangère autonome, empêchant parfois, en toute impunité, l’action de grandes puissances. D’autres pays revendiquent également leur propre siège.

Le temps est venu de changer les règles traditionnelles du jeu de la diplomatie. « Le jeu en vaut la chandelle. » La puissance européenne qui naîtrait de la convergence, puis de la fusion progressive des diplomaties, justifie de renoncer aux chancelleries héritées du XIXe siècle. La République européenne revendique cette expression politique de la puissance.

p. 258 « L’ancien chancelier allemand Helmut Schmidt […] : « À l’intérieur de l’Union européenne, nous avons besoin de l’État-nation. Mais n’est-il pas temps de définir une identité européenne commune et de l’intégrer dans notre conscience ? En réalité, il y a depuis longtemps une identité commune très profonde. Mais elle est souvent plus facilement reconnaissable pour ceux qui vivent sur d’autres continents que pour nous, Européens. Elle se réfère d’abord à la culture au sens restreint, religion, philosophie, sciences, littérature, musique, architecture, peinture. Ensuite, elle embrasse la culture politique, fondée sur les idéaux de la dignité et de la liberté de l’Homme et des droits fondamentaux. C’est la culture des constitutions démocratiques, de l’État de droit avec un ordre clair de droit privé et public et une séparation stricte entre pouvoir laïque et Église. Elle est la culture de l’État providence et de la volonté de justice sociale. L’identité commune contient la culture économique de l’agriculteur, de l’entrepreneur ou négociant, du marché libre, des syndicats libres, de la valeur monétaire, […] de la protection légale de l’exploitation de l’employé par l’employeur et du consommateur par les cartels et monopoles. De nombreux hommes qui vivent sur notre continent – peut-être même la majorité – ressentent plus ou moins clairement cette communauté culturelle. »

Schmidt est un des rares penseurs de l’Europe à reconnaître aussi le passif de cet héritage : « J’aimerais insister sur le fait que cette communauté culturelle inclut aussi des erreurs et des péchés communs. Nous avons tendance à refouler certains faits désagréables. Par exemple, le fait que les Lumières aient été précédées par des siècles de croisades violentes, l’Inquisition, les autodafés d’hérétiques et de sorcières, la torture, les pogromes antisémites et autres atrocités paneuropéennes»

Empêcher ou faire

« Certaines entreprises intéressent l’État entier, et ne peuvent cependant s’exécuter, parce qu’il n’y a point d’administration nationale qui les dirige. Abandonnées aux soins des communes et des comtés, livrées à des agents élus et temporaires, elles n’amènent aucun résultat, ou ne produisent rien de durable.

Les partisans de la centralisation en Europe soutiennent que le pouvoir gouvernemental administre mieux les localités qu’elles ne pourraient s’administrer elles-mêmes : cela peut être vrai, quand le pouvoir central est éclairé et les localités sans lumières, quand il est actif et qu’elles sont inertes, quand il a l’habitude d’agir et elles l’habitude d’obéir. On comprend même que plus la centralisation augmente, plus cette double tendance s’accroît, et plus la capacité d’une part et l’incapacité de l’autre deviennent saillantes.

Mais je nie qu’il en soit ainsi quand le peuple est éclairé, éveillé sur ses intérêts, et habitué à y songer comme il le fait en Amérique.

Je suis persuadé, au contraire, que dans ce cas la force collective des citoyens sera toujours plus puissante pour produire le bien-être social que l’autorité du gouvernement.

J’avoue qu’il est difficile d’indiquer d’une manière certaine le moyen de réveiller un peuple qui sommeille, pour lui donner des passions et des lumières qu’il n’a pas; persuader aux hommes qu’ils doivent s’occuper de leurs affaires, est, je ne l’ignore pas, une entreprise ardue. Il serait souvent moins malaisé de les intéresser aux détails de l’étiquette d’une cour qu’à la réparation de leur maison commune.

Mais je pense aussi que lorsque l’administration centrale prétend remplacer complètement le concours libre des premiers intéressés, elle se trompe ou veut vous tromper.

Un pouvoir central, quelque éclairé, quelque savant qu’on l’imagine, ne peut embrasser à lui seul tous les détails de la vie d’un grand peuple. Il ne le peut, parce qu’un pareil travail excède les forces humaines. Lorsqu’il veut, par ses seuls soins, créer et faire fonctionner tant de ressorts divers, il se contente d’un résultat fort incomplet, ou s’épuise en inutiles efforts.

La centralisation parvient aisément, il est vrai, à soumettre les actions extérieures de l’homme à une certaine uniformité qu’on finit par aimer pour elle-même, indépendamment des choses auxquelles elle s’applique; comme ces dévots qui adorent la statue oubliant la divinité qu’elle représente. La centralisation réussit sans peine à imprimer une allure régulière aux affaires courantes; à régenter savamment les détails de la police sociale; à réprimer les légers désordres et les petits délits; à maintenir la société dans un statu quo qui n’est proprement ni une décadence ni un progrès; à entretenir dans le corps social une sorte de somnolence administrative que les administrateurs ont coutume d’appeler le bon ordre et la tranquillité publique. Elle excelle, en un mot, à empêcher, non à faire. Lorsqu’il s’agit de remuer profondément la société, ou de lui imprimer une marche rapide, sa force l’abandonne. Pour peu que ses mesures aient besoin du concours des individus, on est tout surpris alors de la faiblesse de cette immense machine; elle se trouve tout-à-coup réduite à l’impuissance.

Il arrive quelquefois alors que la centralisation essaie, en désespoir de cause, d’appeler les citoyens à son aide; mais elle leur dit : Vous agirez comme je voudrai, autant que je voudrai, et précisément dans le sens que je voudrai. Vous vous chargerez de ces détails sans aspirer à diriger l’ensemble; vous travaillerez dans les ténèbres, et vous jugerez plus tard mon œuvre par ses résultats. Ce n’est point à de pareilles conditions qu’on obtient le concours de la volonté humaine. Il lui faut de la liberté dans ses allures, de la responsabilité dans ses actes. L’homme est ainsi fait qu’il préfère rester immobile que marcher sans indépendance vers un but qu’il ignore. »

Alexis de Tocqueville ; De la Démocratie en Amérique ; Pagnerre éditeur ; 12eme édition ; 1848 ; Pages 143 et suivantes

 

Grand homme vs puissant peuple.

« […] je ne saurais concevoir qu’une nation puisse vivre ni surtout prospérer sans une forte centralisation gouvernementale.

Mais je pense que la centralisation administrative n’est propre qu’à énerver les peuples qui s’y soumettent, parce qu’elle tend sans cesse à diminuer parmi eux l’esprit de cité. La centralisation administrative parvient, il est vrai, à réunir à une époque donnée, et dans un certain lieu, toutes les forces disponibles de la nation, mais elle nuit à la reproduction des forces. Elle la fait triompher le jour du combat, et diminue à la longue sa puissance. Elle peut donc concourir admirablement à la grandeur passagère d’un homme, non point à la prospérité durable d’un peuple. »

A. de Tocqueville, De la démocratie en Amérique,12 ème édition, Pagnerre éditeur, p. 139

L’ambition initiale reste possible

On lit, dans Le Monde du 13 juillet, sous la plume de Guy Sorman :

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2012/07/12/revenons-au-projet-original_1732747_3232.html?xtmc=revenons_au_projet_original&xtcr=1

« L’Europe et l’euro suffoquent par court-termisme. Ils revivront si on nous dit, enfin, au niveau de chaque Etat et au niveau de l’Union tout entière, où exactement nous voulons parvenir dans cinq ans, dans dix ans. L’ambition initiale, celle des Etats-Unis d’Europe – une fédération des Etats, pas une fusion -, reste possible, à condition d’être annoncée et expliquée comme étant, à terme, la seule garantie de la paix, de la prospérité et de l’équité. Une fois cet objectif fixé et inscrit dans un calendrier, les choix politiques au jour le jour n’obéiraient plus à l’urgence, mais s’inscriraient dans cette vision cohérente et compréhensible par tous, c’est-à-dire démocratique. Tout encore peut être sauvé : il suffit d’une boussole. »

Si « on » nous dit… C’est vrai, ça, qu’est-ce qu’il fout « on » ?!

Il suffit… Ben oui quoi qui a caché la boussole ?

Est-ce nous et nos représentants et nos intellectuels qui sommes si faibles, si fatigués, si engourdis, ou est-ce la réalité qui est trop compliquée ? trop lourde ?

égalité / liberté

« Il y a en effet une passion mâle et légitime pour l’égalité qui excite les hommes à vouloir être tous forts et estimés. Cette passion tend à élever les petits au rang des grands, mais il se rencontre aussi dans le cœur humain un goût dépravé pour l’égalité, qui porte les faibles à vouloir attirer les forts à leur niveau, et qui réduit les hommes à préférer l’égalité dans la servitude à l’inégalité dans la liberté. »

Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Pagnere, 12eme édition, 1848, page 84.