Se parler, se comprendre

Mais comment allons-nous faire pour nous parler, en Europe ? Alors qu’en France nous parlons tous français.

« À la fin du XVIIIe siècle […] dans les villes, privilégiées par le commerce, la mode se répand de parler le français. À Bordeaux où les négociants autrefois parlaient gascon, « maintenant [le patois] n’est dans la bouche que des harengères, des portefaix et des chambrières ». Même les artisans parlent le français. Cette transformation lente à s’accomplir, la plupart des observateurs la datent de cinquante ans environ, quelques autres de trente ans à peine. Tous la rattachent à la montée du commerce et aux grands travaux routiers qui ont fondamentalement transformé les communications, entre bourgs et villes au moins. Mais que sont ces grands travaux, orgueil au XVIIIe siècle de nos ingénieurs des Ponts et Chaussées, comparés aux travaux du siècle suivant ? Et plus que les routes, plus même que le chemin de fer, c’est l’école qui, en multipliant ses services, assurera l’avance du français. Pourtant la « francisation » des campagnes de ne se fit pas en un jour. « Nos paysans d’oc, écrit Pierre Bonnaud, eurent une teinte très modeste de français jusque vers 1850. » Et si en 1878, Robert Louis Stevenson, l’illustre auteur de L’Ille au trésor, n’aura aucune peine à bavarder avec les uns et les autres, au cours d’un voyage « à dos d’âne », dans la Haute-Loire, cela ne veut pas dire qu’on n’y patoise plus. Au mois d’août de cette année-là, il se trouve au Monastier, gros bourg à 40 kilomètres de la ville du Puy. Des dentellières qu’il rencontre interrogent le visiteur étranger sur son pays : « Parle-t-on patois en Angleterre ? » me demanda-t-on une fois. Et comme je répondais par la négative : « Ah, alors, français ? » dirent-elles. « Non, non, dis-je, pas français. » « Alors, conclurent-elles, ils parlent patois. » »

Dans certaines régions, l’adoption du français a été plus tardive encore. En 1902, en dépit des ordres de Paris, de nombreux curés bretons refusaient de prêcher dans la langue nationale. Le catalan est encore vivant aujourd’hui, dans le Roussillon : tous les autochtones le comprennent même lorsqu’ils ne le parlent plus. Et, en 1983, interviewé par Jean Laugénie, André Castera, ancien leader du Comité d’action viticole, datait la disparition du languedocien de la fin des années cinquante. »

Fernand Braudel, L’Identité de la France I, Arthaud Flammarion, pages 82 – 83

Eh bien, dans les Etats Unis d’Europe, la langue véhiculaire sera l’espéranto (adapté, amélioré -on fera appel aux savants). Tous les documentas administratifs seront écrits en espéranto et dans la langue du pays. On l’apprendra à l’école (facile). Quelques bonnes émissions de radio et de télévision, quelques bons films, quelques bons livres, quelques bonnes chansons… feront que bientôt chacun la parlera, se parlera, se comprendra ?

Les citronniers d’Ulrich Beck

Ni l’économie ni la peur du changement climatique ne réactiveront l’Union,

mais une culture de la vie bonne, méditerranéenne et cosmopolite

Oui à l’Europe des citronniers

Ulrich Beck

Sociologue et philosophe allemand, professeur à l’université de Munich. 

Au fond, si crise européenne il y a, elle n’est pas économique. La crise européenne est de l’ordre du cérébral, plus même, c’est une crise de l’imagination qui cherche la voie d’une vie belle qui ne passerait pas nécessairement parle consumérisme.

Une grande partie des eurosceptiques et des anti-européens, qui font maintenant entendre leurs voix, est prisonnière de la nostalgie empoussiérée de la nation. Tel est, par exemple, le cas d’Alain Finkielkraut : l’Europe, pense le philosophe, a cru pouvoir se constituer sans les nations et même contre les nations. Elle a voulu châtier les nations pour les horreurs du XXe siècle. Mais il n’y a pas de démocratie post nationale. La démocratie est liée à la langue. Pour qu’elle puisse fonctionner, il faut une langue et des références communes, et un projet commun. Nous ne sommes pas nés citoyens du monde. Les communautés humaines sont dotées de frontières. Tout cela, l’Europe ne le prend pas en compte. Voilà pourquoi il serait impossible que l’opinion européenne s’enflamme pour l’Union du Vieux Continent.

Mais cette critique se base sur une contre-vérité. Car il est faux de croire qu’une société et une politique européanisée puissent revenir à la grande époque de l’État-nation. Une telle critique impose la nation comme l’horizon du présent et de l’avenir de l’Europe. Je lui réponds : ouvrez donc les yeux et vous verrez que, non seulement l’Europe mais aussi le monde se trouvent à la croisée des chemins. Les frontières dans lesquelles vous pensez politiquement l’Europe n’ont plus aucune réalité.

Pour comprendre le désespoir qui sourd des banlieues en Europe et qui se décharge sous forme de protestations anti européennes, nous avons besoin d’un regard cosmopolite. Toutes les nations affrontent la diversité culturelle, non seulement par le vecteur de l’immigration mais aussi par celui d’Internet, du changement climatique, de la crise de l’euro, par les risques que le numérique fait peser sur les libertés. Des individus ayant un passé et des bagages très divers, des langues différentes, des valeurs et des religions autres vivent et travaillent côte à côte, leurs enfants fréquentent les mêmes écoles, ils cherchent à prendre pied dans le même système juridique et politique. Le processus qui rend les nations cosmopolites est largement enclenché.

Deux exemples en forme de paradoxes : en Grande-Bretagne, tous les quotidiens et tous les journaux télévisés sont remplis de griefs contre l’Union européenne. Or la très eurosceptique Grande-Bretagne ne vibre-t-elle pas en cela au diapason du monde européen ? Autre exemple : la Chine est depuis longtemps, en raison de sa politique d’investissement et de sa dépendance économique, un membre informel de la zone euro. Si l’euro venait à capoter, cela toucherait les forces vives de ce pays. On voit donc bien que ce n’est pas le cosmopolitisme qui crée des citoyens du monde, au contraire.

Alors que la mondialisation dissout les frontières, les gens en cherchent de nouvelles. Le besoin de frontières est d’autant plus fort que le monde devient plus cosmopolite. C’est certainement l’une des raisons qui expliquent que Vladimir Poutine rencontre un certain succès avec son slogan : « Là où vivent des Russes, la Russie se doit d’être présente. »

Mais en même temps, le nationalisme interventionniste et agressif de Poutine montre que l’on ne peut pas projeter le passé des nations sur l’avenir de l’Europe sans détruire l’avenir de ce continent. Mais qui sait si l’ethno-nationalisme impérial de Poutine ne constitue pas un choc salutaire pour une Europe accablée par l’égoïsme national ? On le voit, rejouer la carte nationale, c’est réactiver les tendances autodestructrices de l’Europe, et cela ne vaut pas seulement pour Poutine mais aussi, d’une autre façon, pour la Grande-Bretagne comme pour la droite et la gauche anti-européennes.

Si l’Europe veut venir à bout de sa crise de convivialité au sens propre du terme, il y a un autre moyen (avancé aussi entre autres par Alain Finkielkraut) : elle doit retrouver, ranimer son identité dans les grands travaux européens, dans les monuments du souvenir, dans les paysages de la culture. Il est certain que rien ne s’oppose à ce qu’on relise les classiques, Shakespeare, Descartes, Dante ou Goethe, ou qu’on se laisse enchanter par la musique de Mozart et de Verdi. Ce qui m’intéresse par exemple chez Goethe, sur le plan politique, c’est son concept de « littérature universelle ». Il entend par là un processus d’ouverture au monde où l’altérité et l’étranger deviennent des composantes de sa propre conscience de soi.

Cela intègre l’ouverture de l’horizon, du national, de la langue. Il y a là une communauté et une dualité des cultures, qui peuvent effectivement stimuler l’imagination de l’Europe pour le futur. C’est en ce sens que Thomas Mann parle d’«Allemands, citoyens du monde » ; ce qui veut dire qu’il y a aussi des Italiens, citoyens du monde, des Français, citoyens du monde, des Espagnols, citoyens du monde, des Anglais, citoyens du monde, des Polonais, citoyens du monde, etc. Toute une Europe de nations cosmopolites.

Mais si banaliser le retour à la nation, voire l’enjoliver, puiser le courage et l’espoir du désespoir dans l’avenir menacé de la modernité autodestructrice ou se laisser emporter et charmer par les pères fondateurs de l’Europe ne suffisent pas ? Que faire alors ?

«Des rives d’Afrique où je suis né, écrit Camus, la distance aidant, on voit mieux le visage de l’Europe et on sait qu’il n’est pas beau. » Pour Camus, disciple de Nietzsche, la beauté est un critère de vérité et de vie pleine. L’histoire a usé bien des choses -l’idée de nation, la ruse de la raison, l’espoir en la force libératrice de la rationalité et du marché ; même l’idée de progrès est devenu le creuset de l’apocalypse.

La littérature brille – mais là où elle étincelle le plus, c’est quand elle lutte contre le désespoir, la perversité, la vacuité du sens. Entre-temps le désir d’une autre modernité, d’une autre Europe, a été individualisé, morcelé et remplacé par le désir de l’individu aspirant à un autre travail, une autre relation amoureuse, une autre vue depuis sa fenêtre, d’autres meubles ou d’autres tapis à installer dans sa chambre, voire un autre moi. C’est ainsi qu’on en arrive à une pluralité des relations amoureuses, à l’alcool, la drogue, la psychanalyse, au fitness à outrance, aux ascensions de l’Himalaya -et quoi d’autre ensuite ?

Mais quel est donc le contrepoison, la contre vision d’une autre Union européenne, où l’on célèbre la joie du pur présent ? L’Europe française ! Par exemple le rêve d’un « lit de noces méditerranéen » (Michael Chevalier) où s’aimeraient l’Est et l’Ouest, le Nord et le Sud. C’est ainsi qu’apparait l’image d’une Europe des régions qui vaut la peine d’être vécue, qui vaut la peine d’être aimée.

La relation apparemment indispensable entre État, identité nationale et langue unitaire serait dissoute. L’Union, les États membres et leurs régions s’occuperaient

La relation apparemment indispensable entre État, identité nationale et langue unitaire serait dissoute. L’Union, les États membres et leurs régions s’occuperaient peu à peu du bien des citoyens. Ils leur donneraient d’un côté une voix dans le concert du monde globalisé, d’un autre côté une sécurité et une identité régionale. La démocratie deviendrait progressive, avec différents paliers, comme nous commençons déjà à la pratiquer. Notre modèle doit être la Méditerranée comme savoir vivre, comme joie de vivre, indifférence, désespoir, beauté et espoir. Tout ce mélange contradictoire dont nous autres, Européens du Nord, avons une vision romantique et voyons comme les jardins du Sud « où fleurissent les citronniers» (Goethe dans son poème Mignon) et projetons sans vergogne sur le Sud.

Cela étant dit, l’obsession de la dette a aussi appliqué sur cette esthétique et cet art d’une vie joyeuse, cosmopolite et méditerranéenne un masque gris et détestable. Pourtant ne peut-on pas dire que, si les Allemands avaient été à l’école des joueurs de pétanque du sud de l’Europe, ils n’auraient jamais plongé le monde dans la seconde guerre mondiale? Ou si la chancelière Angela Merkel avait été une passionnée de pétanque, jamais elle n’aurait cherché à convertir les pays méditerranéens à une cure d’économie d’allure très protestante ? Et si Poutine était né sur les bords de la Méditerranée et avait pratiqué la pétanque depuis son enfance, jamais il n’aurait eu l’idée totalement folle d’annexer l’Ukraine !

« La pensée Méditerranée, à la fois régionale et confédérale, a survécu aux grandes idéologies nationales et politiques, écrit Iris Radisch, et c’est peut-être la seule utopie sociale du XXF siècle qui a encore un avenir. » Qu’est-ce qui pourrait, en fin de compte, réconcilier les Européens avec l’Europe ? Un anti-centralisme. Le dépassement de la nostalgie ethno-nationale sous toutes ses formes. Un retour vers la beauté des régions. Le sentiment méditerranéen. C’était une idée avisée que Nicolas Sarkozy, en 2007, n’a pas pu ou n’a pas voulu imposer contre l’imperium d’une Europe allemande voulue par Angela Merkel: savourer l’amour de la vie, dans le petit et le modeste. Cette capacité à s’installer confortablement dans le chaos du monde. Respecter la nature intérieure et extérieure. Rechercher la proximité de l’autre, de l’étranger, pour s’enrichir personnellement. Ou, pour reprendre les mots d’un poète français Gabriel Audisio (1900-1978) : bien vivre et bien mourir.

Traduit de l’allemand par Pierre Deshusses

Le Monde, avril 2014

la Société européenne des Auteurs

Au printemps 2008, un appel a été lancé par des philosophes, artistes et chercheurs européens parmi lesquels Yves Bonnefoy, Edgar Morin, Barbara Cassin, Etienne Balibar, Adonis et Michel Deguy. Les signataires de l’appel de 2008 appelaient de leurs vœux une « culture commune européenne ».

Mais comment bâtir une culture commune ?
Avec l’aide des signataires de l’appel et en s’appuyant sur son réseau de lecteurs, parrains, éditeurs et passeurs, la SeA propose de publier, chaque année, une liste de livres insuffisamment traduits : la Liste Finnegan.

En octobre 2010, la SeA a rendu publique la première liste Finnegan. Cette liste de 30 ouvrages insuffisamment traduits ou oubliés par un marché en constante recherche des nouveautés, a été élaborée par un comité de dix grands auteurs-lecteurs polyglottes.

Cette liste rassemblant tous les choix subjectifs du comité permettra d’élaborer un rapport pour la traduction en Europe (orientations, priorités), afin qu’il puisse servir de base de travail pour les traducteurs et éditeurs, ainsi que les différents systèmes d’aide déjà existants.

Ces listes constitueront, au fil des ans, une base de données qualitatives, elles contribueront à la construction et à la consolidation d’une culture européenne commune.

http://www.seua.org/fr