« Sans âme l’Europe !

Comme vous la connaissez mal ! Elle parle des dizaines de langues — et grâce à ceux qui s’y sont réfugiés des milliers. Elle occupe du nord au sud et de l’est à l’ouest des centaines d’écosystèmes différents. Elle a partout, dans chaque pli de terrain, à chaque coin de rue, la trace des batailles qui ont lié chacun de ses habitants avec tous les autres. Elle a des villes et quelles villes ! L’Europe, c’est l’archipel des villes somptueuses. Regardez-les ces villes et vous comprendrez pourquoi on se met en marche de partout pour avoir une chance d’y habiter — fût-ce à leur périphérie. Elle a tricoté et détricoté de toutes les façons possibles les limites et les vertus de la souveraineté. Elle a goûté depuis des siècles le pain de la démocratie. Elle est assez petite pour ne pas se prendre pour le monde et assez grande pour ne pas se limiter à un petit lopin. Elle est riche, incroyablement riche, et sa richesse est gagée sur un sol qui n’a pas été complètement ravagé — en partie, on le sait, parce qu’elle a envahi et ravagé celui des autres ! Chose à peine croyable, elle a réussi à conserver une campagne, des paysages et des administrations, et même des États-providence qui n’ont pas encore été démantelés. Encore l’un de ses avantages dus à ses vices : ayant étendu l’économie à la planète, elle a su ne pas en être complètement intoxiquée. Il en est de l’économisation comme de la modernisation : c’est un poison d’exportation dont les Européens ont su en partie se protéger par de subtils contrepoisons. Ses limites ne sont pas claires ? Vous ne savez pas où elle s’arrête ? Mais quel est l’organisme terrestre dont on peut dire où il commence et où il s’arrête ? L’Europe est mondiale à sa façon, comme tous les terrestres. Il paraît que d’autres cultures la disent « décadente » et prétendent lui opposer leurs propres formes de vie : qu’ils montrent leur vertu, ces peuples qui se passent de la démocratie — et nous laisserons les autres peuples juger. Voilà, elle reprend le fil de son histoire. Elle a voulu être le monde entier. Elle a fait une première tentative de suicide. Puis une autre. Elles ont failli réussir. Ensuite elle a cru s’échapper de l’histoire en se mettant à l’abri sous le parapluie américain. Ce parapluie moral autant qu’atomique s’est replié. Elle est seule et sans protecteur. C’est exactement le moment de rentrer dans l’histoire sans s’imaginer qu’elle va la dominer108. C’est une province ? Eh bien, c’est exactement ce dont on a besoin : une expérimentation locale, eh oui, provinciale de ce que c’est qu’habiter une terre après la modernisation, avec ceux que la modernisation a définitivement déplacés. Comme au début de son histoire elle reprend la question de l’universalité, mais, cette fois-ci, elle ne se précipite pas pour imposer à tout le monde ses propres préjugés. Rien de tel qu’un Vieux Continent pour reprendre à nouveaux frais ce qui est commun et s’apercevoir, en tremblant, que l’universelle condition aujourd’hui, c’est de vivre dans les ruines de la modernisation, en cherchant à tâtons où habiter. »

Bruno Latour, Où atterrir ? La Découverte -2017

Georges Berthoin, discret et anonyme artisan de l’Europe

« De 1952 à 1955, George Berthoin a été chef de cabinet de Jean Monnet à la Haute Autorité de la CECA, la Communauté européenne du charbon et de l’acier, future CEE. LP/Frédéric Dugit

À bientôt 94 ans, le directeur de cabinet de Jean Monnet à la CECA raconte l’aventure «chaotique» et «enthousiasmante» de la construction européenne.

Un salon vert d’eau aux moulures dorées. Georges Berthoin reçoit dans un appartement haussmannien où vécurent, avant lui, son grand-père puis son père. À bientôt 94 ans, le fils de Jean, ministre de l’Education nationale sous la présidence de René Coty puis de l’Intérieur sous celle du général de Gaulle, a conservé les bonnes manières des grands serviteurs de l’Etat.

Avant d’entamer la conversation, il propose « un café ou un whisky » et invite à goûter les truffes disposées sur la table basse. « À mon âge, on ne pense qu’à l’avenir », philosophe-t-il, alors qu’on est venu le voir pour évoquer ses souvenirs, nombreux et précieux au moment où le rêve européen est assombri par la montée des populismes et les atermoiements des Britanniques.

Georges Berthoin est une mémoire de la construction européenne et l’un de ses principaux artisans. Directeur de cabinet de Jean Monnet, le président de la Communauté économique du charbon et de l’acier (CECA) en 1952, il a participé aux débuts de ce qui allait préfigurer la Communauté économique européenne (CEE), elle-même ancêtre de l’Union européenne fondée en 1993. Avant de devenir, sans en avoir le titre, le premier ambassadeur de la CEE au Royaume-Uni et de militer auprès des Britanniques pour qu’ils y adhèrent. « Je ne comprends pas les Anglais. Ça va être une catastrophe pour eux », se désole-t-il en évoquant le Brexit.

À la sortie de la guerre, Georges Berthoin, né en 1925, est parti aux Etats-Unis où il a appris l’anglais à Harvard. Le jeune homme en est revenu avec des envies d’union. « Je voulais faire l’Europe. C’était le défi de ma génération. Avant la guerre, je pensais que cela relevait de l’utopie, mais sur le sol américain, où j’ai croisé des Polonais, des Allemands, des Anglais qui ont tous réussi à s’intégrer aux Etats-Unis sans pour autant renoncer à leur culture, j’ai compris que mon idéal pouvait devenir réalité », raconte-t-il.

Schuman, un mental d’acier

Pourtant, à son retour en France, en 1948, il décroche un emploi au ministère des Finances, rue de Rivoli, très éloigné de ses idéaux et de ses aspirations. Il doit recouvrer les amendes infligées aux entreprises qui, sous l’Occupation, ont réalisé des « profits illicites ». Une rencontre va bouleverser sa vie. Son administration l’envoie à Metz pour assister Robert Schuman, ministre des Affaires étrangères. Ce dernier, qui tente de se faire élire aux législatives, doit affronter la toute-puissante famille Wendel. Les maîtres de forges ne lui pardonnent pas d’avoir proposé de placer la production franco-allemande du charbon et de l’acier sous une haute autorité commune. « À son contact, explique Berthoin, je comprends qu’il y a quelque chose qui va changer. L’histoire rencontre l’homme et l’homme rencontre l’histoire. »

Robert Schuman est réélu. Sa mission terminée, Georges Berthoin s’installe en Alsace-Lorraine-Champagne. S’il est rentré des Etats-Unis quatre ans plus tôt, ce n’est pas pour faire carrière dans la préfectorale. « Là-bas, j’avais un chemin tout tracé. Une petite amie, une proposition de job, une vie qui commençait », se remémore-t-il. Mais, à 23 ans, on ne rêve pas d’une existence bien rangée. « J’ai tout envoyé valser », s’enorgueillit-il. Un matin du printemps 1952, il se décide à toquer au bureau de Jean Monnet, rue de Martignac, dans le VIIe arrondissement de Paris. Commissaire au plan, il est chargé depuis 1946 par le général de Gaulle de relancer l’économie dans le cadre des prêts américains du plan Marshall. Il travaille tout d’abord secrètement puis de plus en plus officiellement à la création de la Communauté économique du charbon et de l’acier. « Monnet, c’était l’aventurier, se rappelle le haut fonctionnaire. Il avait abandonné ses études à 16 ans pour travailler dans l’entreprise familiale de cognac et fait fortune aux Etats-Unis. Il avait la puissance de l’autodidacte : il fonçait, entraînait tout le monde derrière lui et faisait les comptes après. »

«Je crois à votre idée européenne»

Georges Berthoin a alors 27 ans. Il comprend que, s’il veut le séduire Monnet, il doit expédier les politesses d’usage et aller droit au but. « Je crois à votre idée européenne, lance-t-il. Je veux travailler avec vous. » L’entretien, « très austère », a duré moins de dix minutes. Monnet, 65 ans, demande au jeune prétendant d’apprendre l’allemand et réserve sa réponse.

Quelques semaines plus tard, en août 1952, Jean Monnet s’installe à Luxembourg où – surprise ! – il lui fait savoir qu’il l’attend. Ils sont une cinquantaine à travailler pour « Monsieur ». Les structures sont encore inexistantes, il n’y a même pas de comptabilité. Les « employés » sont payés de la main à la main. Ils n’ont pas de titre, pas de champ d’action précis, le patron fonctionne à l’instinct. Directeur de cabinet officieux, Georges va devoir préparer les courriers, commander et apporter des notes de travail, recevoir les gens que Monnet n’a pas le temps de rencontrer. Il hérite du bureau le plus proche de celui de son mentor.

Le résistant et l’ami allemand

Mais le 1er décembre, lorsqu’il franchit pour la première fois la porte de son nouveau bureau, l’euphorie retombe vite. C’est un Allemand qui vient l’accueillir. Les souvenirs de ses démêlés avec l’occupant et la Gestapo sont encore frais. La Seconde Guerre mondiale est une plaie béante dans leur vie. Georges Berthoin avait lutté pendant l’Occupation dans le Vercors, pleuré des camarades qui se sont fait arrêter, torturer et parfois fusiller. La mort rôdait partout. Une fois, alors qu’il avait les poches pleines de tickets de rationnement volés dans le maquis, elle s’est approchée très près de lui. Un jeune officier allemand fouillait méticuleusement chaque Français dans une file où il avait été enrôlé. Arrive son tour. « On avait presque le même âge, se souvient-il. Nos regards se sont croisés, ce qui n’arrivait jamais. Il a eu un moment d’hésitation et, finalement, il m’a fait un signe de la main et m’a laissé passer. S’il m’avait pris, j’aurais été aussitôt transféré en Allemagne. » Quelques mois plus tôt, c’est son père qui avait échappé de peu à une arrestation.

« Mais la guerre était finie, il fallait que je prenne sur moi », raconte Georges Berthoin, désormais décidé à ouvrir un dialogue avec cet Allemand devenu son voisin de bureau au Luxembourg. Le tabou des années 1940-1945 s’effrite, le sujet s’invite dans leurs conversations. Au fil des semaines et des mois, une relation se noue entre eux. « Une amitié », estime-t-il aujourd’hui.

Winrich Behr est un ancien officier de l’armée d’occupation, devenu un fervent partisan de l’Europe. Il lui confie avoir officié sous les ordres du général Friedrich Paulus sur le front de l’Est, à la fin de l’année 1942. Les forces allemandes étant encerclées par les Russes à Stalingrad, il est alors envoyé à Berlin pour demander formellement à Hitler la permission de se rendre. Georges Berthoin pâlit à l’énoncé de ce récit. Winrich Behr lui explique qu’il est ensuite affecté au service du général Rommel, aux Pays-Bas, pour mener les derniers combats. L’oreille rivée à la BBC en allemand, il ne se fait plus guère d’illusions. Il sait que le système va s’effondrer. « Ce n’était pas un nazi, tient à préciser Georges Berthoin. Seulement un soldat de la Wehrmacht qui est sorti de l’école d’officiers en 1938. »

«Plus jamais ça»

C’est celle-là, la réalité de l’après-guerre. Dans « le grand chaos » que représente la construction européenne, il a fallu bâtir des ponts entre les bourreaux d’hier et les vainqueurs d’aujourd’hui, ne pas nourrir le ressentiment, renoncer à toute idée de vengeance. Georges Berthoin s’y emploie, comme les juifs et les autres victimes du nazisme venus grossir les rangs de l’équipe. Tous étaient mus par une volonté commune : mettre en œuvre les conditions du « plus jamais ça ». « J’ai senti que j’étais en train de dépasser ma douleur, sans pour autant renier mes valeurs, confie Georges. C’est avec moi-même que je faisais la paix. » Ce qu’il expliquera, quelques années plus tard, à Simone Veil. La future présidente du Parlement européen était en proie aux mêmes interrogations et conflits de loyauté. Il l’aidera à les surmonter.

En quelques mois, entre 1952 et 1953, les institutions européennes s’esquissent, griffonnées sur une feuille de papier par Jean Monnet. L’élan fondateur semble n’avoir aucune limite, jusqu’à l’échec, brutal, de la création de la Communauté européenne de défense, en 1954. « À ce moment-là, j’ai cru qu’on n’allait pas y arriver, reconnaît Georges. Mais jamais je n’ai pensé à arrêter le combat. »

Personnellement désavoué, Monnet remet sa démission en 1955, à l’issue de la conférence de Messine qui sauve le projet européen et pose les bases du traité de Rome, signé deux ans plus tard. Georges Berthoin choisit de ne pas rempiler avec son successeur, René Mayer, et se fait nommer à Londres. À la tête du bureau européen de la CECA, il refuse alors le titre d’ambassadeur. « Mon père m’avait dit : Si tu l’es à 30 ans, tu le paieras cher ! » Son activité relève pourtant bien de la diplomatie. Tirant parti de la crise du canal de Suez en 1956, au cours de laquelle les Américains ont « lâché » leurs alliés anglais, il chante à ces derniers les louanges de l’Europe. « Revenez dans la famille, plaide-t-il, votre avenir est avec nous. » Le 1er janvier 1973, ils intègrent la Communauté économique européenne. Pour Georges Berthoin, devenu officiellement ambassadeur deux ans plus tôt, l’heure est venue de s’envoler vers d’autres cieux.

Alors que sa vie défile désormais en accéléré, ce fondateur « anonyme » et discret de l’Europe accepte depuis peu de placer son action dans la lumière. Il ne cherche pas les honneurs et la reconnaissance, mais veut témoigner de ces « lendemains qui chantent » après l’horreur de la guerre. Pour ne pas oublier, jamais, que l’Europe a permis de réussir la paix, « que la France a amené l’Allemagne à se retrouver, dans la dignité ». Un rayon de soleil éclaire son visage, et l’on ne sait soudain si c’est la lumière qui l’illumine ou ses souvenirs.

BIO EXPRESS

17 mai 1925 : naissance de Georges Berthoin à Nérac (Lot-et-Garonne). Il suivra des études de droit et de philosophie à l’université de Grenoble.

1940 : s’engage dans la Résistance.

1947 : entre à Harvard pour un an.

1948 : entre au cabinet de Maurice Petsche, secrétaire d’État aux Finances.

1952-1955 : chef de cabinet de Jean Monnet à la Haute Autorité de la CECA, la Communauté européenne du charbon et de l’acier, future CEE.

1973-1992 : cofondateur et coprésident de la Commission trilatérale.

1978-1982 : président du Mouvement européen. »

Le Parisien – Gaëtane Morin – 7 avril 2019

Les conditions sont-elles mûres pour le mot d’ordre des «États-Unis d’Europe»?

Léon Trotsky, Œuvres

Article de discussion – Pravda, 30 juin 1923

En liaison avec le mot d’ordre de « Gouvernement Ouvrier et Paysan », le moment est venu, selon moi, d’avancer celui des « États-Unis d’Europe ». C’est seulement en reliant ces deux slogans que nous disposerons d’une réponse précise, à la fois globale et graduelle, aux problèmes les plus brûlants de l’Europe.

La dernière guerre impérialiste était fondamentalement une guerre européenne. La participation épisodique des Etats-Unis et du Japon n’en modifia pas le caractère européen. Après avoir obtenu ce qu’ils désiraient, les Etats-Unis se sont retirés du brasier européen et sont retournés chez eux.

C’est parce que les forces productives capitalistes étouffent dans le cadre des États nationaux européens, que la guerre a éclaté. L’Allemagne s’était fixé pour tâche d’ « organiser » l’Europe, d’unir économiquement le continent sous son propre contrôle, afin d’être en mesure de concurrencer sérieusement la Grande-Bretagne dans la lutte pour le contrôle du monde. L’objectif de la France était de démanteler l’Allemagne. La faible population française, son caractère essentiellement rural et son conservatisme économique empêchent la bourgeoisie française ne serait-ce que d’envisager d’organiser l’Europe. Cette tâche s’est révélée dépasser les forces du capitalisme allemand, pourtant soutenu par la machine militaire des Hohenzollern. La France victorieuse ne maintient désormais sa domination que par la balkanisation de l’Europe. La Grande-Bretagne encourage et soutient la politique française de morcellement et de pillage de l’Europe, tout en dissimulant ses actes derrière son traditionnel masque d’hypocrisie. En conséquence, notre malheureux continent est découpé, divisé, brisé, désorganisé et balkanisé, transformé en asile de fous. L’invasion de la Ruhr est une opération démente motivée par des calculs à courte vue (la ruine finale de l’Allemagne) – combinaison familière aux psychiatres.

La guerre a éclaté parce que les forces productives ont besoin d’une aire de développement plus vaste, libérée du carcan des barrières douanières. De la même façon, l’occupation de la Ruhr – si dangereuse pour l’Europe et le genre humain -, traduit, de façon déformée, la nécessité économique d’unir les ressources du charbon de la Ruhr à celles de l’acier de Lorraine. L’économie européenne ne peut se développer au sein des États et des frontières douanières imposées à Versailles. L’Europe se trouve devant un choix : soit détruire ces frontières, soit faire face à la menace d’une décadence économique complète. Mais les méthodes adoptées par la bourgeoisie au pouvoir pour dépasser les frontières augmentent seulement le chaos existant et accélèrent la désintégration.

Pour les masses laborieuses d’Europe, il devient de plus en plus clair que la bourgeoisie est incapable de restaurer la vie économique de l’Europe. Le mot d’ordre de « Gouvernement Ouvrier et Paysan » répond à aux aspirations des travailleurs qui veulent de plus en plus trouver une issue par eux-mêmes. Il faut désormais leur désigner la voie du salut plus concrètement, c’est-à-dire expliquer que seule la coopération économique la plus étroite entre peuples d’Europe permettra d’éviter à notre continent la décadence économique et la soumission au puissant capitalisme américain.

Les Etats-Unis gardent leurs distances par rapport à l’Europe. Ils attendent tranquillement que l’agonie économique du continent leur permette de l’acheter à vil prix ainsi que cela a été le cas de l’Autriche. Mais la France ne peut adopter la même attitude distante vis-à-vis de l’Allemagne, et vice versa. Là se trouve à la fois le problème crucial et la solution de la question européenne. Tout le reste est secondaire. Bien avant le déclenchement de la guerre impérialiste, nous avons affirmé que les États des Balkans étaient incapables d’exister et de se développer, excepté dans le cadre d’une fédération. Et cela s’applique aussi aux divers fragments de l’Empire austro-hongrois, et aux régions occidentales de la Russie tsariste qui se trouvent actuellement hors de l’Union Soviétique. Les Appenins, les Pyrénées et la Scandinavie, telles de grosses branches de l’arbre européen, s’élancent vers les mers mais sont incapables d’avoir une existence indépendante. Le continent européen, en l’état actuel du développement de ses forces productives, est une unité économique, dont tous les éléments ne sont pas encore totalement intégrés, bien sûr, mais une unité possédant des liens internes profonds, ainsi que cela a été prouvé durant la terrible catastrophe de la guerre mondiale, et encore démontré par l’opération démente qu’est l’occupation de la Ruhr. L’Europe n’est pas un terme géographique mais économique, incomparablement plus concret que le marché mondial, surtout dans les conditions actuelles de l’après-guerre. Depuis longtemps on sait que la création d’une fédération jouerait un rôle essentiel dans le développement de la péninsule balkanique ; le moment est venu de proclamer que cette fédération est également vitale pour l’avenir de toute l’Europe balkanisée.

Il reste à considérer la question de l’Union Soviétique d’une part, et celle de la Grande-Bretagne de l’autre. Il va sans dire que l’Union Soviétique ne s’opposera ni à une union fédérative de l’Europe, ni à sa propre adhésion à une telle fédération. Par-là même, un pont solide sera établi entre l’Europe et l’Asie.

La question de la Grande-Bretagne est beaucoup plus conditionnelle ; elle dépend de l’allure à laquelle le développement révolutionnaire progressera. Si un « Gouvernement Ouvrier et Paysan » triomphe en Europe continentale avant que soit renversé l’impérialisme britannique, ce qui est probable, alors la Fédération Européenne des ouvriers et Paysans sera nécessairement dirigée contre le capitalisme britannique. Et, naturellement, dès que celui-ci sera renversé, les îles britanniques seront les bienvenues au sein de la Fédération Européenne.

On pourrait poser la question : pourquoi une fédération européenne et non une fédération mondiale ? Mais cette façon de poser la question est beaucoup trop abstraite. Bien sûr, le développement économique et politique mondial tend à graviter autour d’une économie mondiale unifiée, dont le degré de centralisation dépendra du niveau technologique existant. Mais ici nous ne nous préoccupons pas de la future économie socialiste mondiale, nous cherchons seulement à trouver une issue à l’impasse européenne actuelle. Nous devons offrir une solution aux ouvriers et paysans d’une Europe délabrée, ruinée, indépendamment de la façon dont se développe la révolution en Amérique, en Australie, en Asie, ou en Afrique. De ce point de vue, et en fonction des tâches historiques actuelles, le mot d’ordre des « États-Unis d’Europe » est inséparable de celui du « Gouvernement Ouvrier et Paysan » ; ce mot d’ordre transitoire indique une issue, une perspective de salut, et fournit en même temps une impulsion révolutionnaire aux masses laborieuses.

Ce serait une erreur de mesurer l’ensemble du processus révolutionnaire mondial à la même aune. Les Etats-Unis ne sont pas sortis de la guerre affaiblis mais renforcés. La stabilité interne de la bourgeoisie américaine demeure considérable. Celle-ci a réduit sa dépendance envers le marché européen au strict minimum. La révolution aux Etats-Unis, considérée séparément de l’Europe, peut donc être une affaire de décennies. Cela signifie-t-il que la révolution européenne doit attendre la révolution américaine ? Certainement pas. La Russie arriérée n’a pas voulu (ni pu) attendre la révolution européenne. L’Europe peut donc encore moins attendre la révolution en Amérique, et elle ne l’attendra pas. L’Europe ouvrière et paysanne, soumise au blocus de l’Amérique capitaliste (et peut-être d’abord à celui de la Grande-Bretagne), ne pourra exister et se développer qu’en formant une union militaire et économique étroitement consolidée.

Les Etats-Unis encouragent la destruction de l’Europe et sont prêts, le moment venu, à en devenir les maîtres. Nous devons être conscients que ce grand danger pourrait pousser très fortement les peuples d’Europe, qui aujourd’hui cherchent à se ruiner mutuellement, à s’unir en des « Etats-Unis d’Europe Ouvriers et Paysans ». Cette opposition entre l’Europe et les Etats-Unis découle de la différence organique entre la situation objective des pays européens et celle de la puissante république transatlantique. Cette opposition n’est en aucune façon dirigée contre la soidarité internationale du prolétariat, ou contre les intérêts de la révolution en Amérique. L’une des raisons du retard de développement de la révolution à travers le monde est la dépendance croissante de l’Europe envers son riche oncle américain (le wilsonisme, l’approvisionnement charitable des régions les plus affamées d’Europe, les « prêts » américains, etc.). Plus les masses populaires d’Europe reprendront confiance en leurs propres forces, confiance qui a été sapée par la guerre, plus elles se rallieront au mot d’ordre de « Républiques Ouvrières et Paysannes Unies d’Europe », et plus rapidement se développera la révolution des deux côtés de l’Atlantique. De même que le triomphe du prolétariat en Russie a stimulé le développement des Partis Communistes en Europe, de même, et à un degré incomparablement supérieur, le triomphe de la révolution en Europe stimulera la révolution en Amérique et dans d’autres parties du monde. Si nous faisons abstraction des développements révolutionnaires en Europe, nous ne pouvons percevoir l’avènement de la révolution américaine que de façon très vague et dans quelques décennies. Par contre, nous pouvons affirmer tranquillement que, du fait de la séquence naturelle des évènements historiques, la révolution triomphante en Europe mettra un terme, en quelques années, au pouvoir de la bourgeoisie américaine.

Non seulement la question de la Ruhr, c’est-à-dire du combustible et du fer européen, mais aussi celle des réparations ont un rapport direct avec le cadre offert par les « États-Unis d’Europe ». Le problème des réparations est un problème purement européen, qui ne peut être (et ne sera) résolu dans les prochaines années que par des solutions européennes. L’Europe ouvrière et paysanne aura son propre budget de réparations, comme elle aura son propre budget militaire tant qu’elle sera l’objet de menaces extérieures. Ce budget sera financé par un impôt progressif sur le revenu, par des impôts sur le capital, par la confiscation des richesses pillées durant la guerre, etc. Ses affectations seront déterminées par les structures appropriées de la Fédération Européenne des Ouvriers et Paysans.

Nous ne nous lancerons pas dans des spéculations sur la vitesse à laquelle s’effectuera l’unification des républiques européennes, sur les formes économiques et constitutionnelles qu’elle prendra, et sur le degré de centralisation du régime ouvrier et paysan dans une première période. Nous pouvons remettre à plus tard toutes ces considérations, en nous souvenant de l’expérience acquise avec l’Union Soviétique, construite sur le socle de l’ancienne Russie tsariste. Il est parfaitement évident que les barrières douanières seront abolies. Aux yeux des peuples qui y vivent, l’Europe doit apparaître comme le cadre d’une vie économique de plus en plus unifée et de plus en plus planifiée.

On pourrait nous objecter que nous parlons en fait d’une Fédération Socialiste Européenne qui sera partie intégrante de la future Fédération Socialiste Mondiale, et qu’un tel régime ne peut être construit que par la dictature du prolétariat. Nous ne répondrons pas ici à cette objection, puisqu’elle a été réfutée durant le débat sur la question du « Gouvernement Ouvrier ». Les « États-Unis d’Europe » est un slogan inséparable du mot d’ordre de « Gouvernement Ouvrier » ou de « Gouvernement Ouvrier et Paysan ». La mise en place d’un « Gouvernement Ouvrier » est-elle possible sans la dictature du prolétariat ? Seule une réponse conditionnelle peut être donnée à cette question. En tout cas, nous voyons le « Gouvernement Ouvrier » comme une étape vers la dictature du prolétariat. D’où la grande valeur de ce mot d’ordre pour nous. Mais le mot d’ordre d’« États-Unis d’Europe » a une signification exactement similaire et parallèle. Sans ce mot d’ordre supplémentaire, la résolution des problèmes fondamentaux de l’Europe reste suspendue en l’air.

Mais ce mot d’ordre ne fera-t-il pas le jeu des pacifistes ? Je ne crois pas qu’il existe une « gauche » qui considère ce danger comme une raison suffisante pour rejeter ce mot d’ordre. Après tout, nous sommes en 1923, et nous avons tiré quelques leçons du passé. Les mêmes raisons (ou plutôt les mêmes prétextes fallacieux) de craindre une interprétation pacifiste du mot d’ordre des « États-Unis d’Europe » ont déjà été avancées à propos du « Gouvernement Ouvrier et Paysan » et de la possibilité qu’on en fasse une interprétation démocratique-SR. Bien sûr, si nous avançons les « États-Unis d’Europe » comme un programme indépendant, comme une panacée pour réaliser la pacification et la reconstruction de l’Europe, et si nous l’isolons de slogans comme le « Gouvernement Ouvrier » et le Front Unique, et de la lutte de classes, nous finirons dans le wilsonisme démocratique, le kautskysme, et même dans une attitude plus dégradante (en admettant qu’il existe plus dégradant que le kautskysme). Mais je le répète, nous vivons en l’an 1923 et avons un peu appris du passé. L’Internationale Communiste est désormais une réalité et ce n’est pas Kautsky qui déclenchera et contrôlera le combat associé à ces mots d’ordre. Notre façon de poser les problèmes est diamétralement opposée à celle de Kautsky. Le pacifisme est un programme académique, dont l’objet est d’éviter l’action révolutionnaire. Notre formulation, au contraire, incite à la lutte. Pour les ouvriers d’Allemagne, pas les ouvriers communistes (il n’est pas nécessaire de les convaincre), mais pour les ouvriers en général, et en premier lieu les ouvriers sociaux-démocrates, qui craignent les conséquences économiques du combat pour le gouvernement ouvrier ; pour les ouvriers de France, dont l’esprit est encore obsédé par la question des réparations et de la dette ; pour les ouvriers d’Allemagne, de France et de toute l’Europe qui craignent que l’établissement d’un régime ouvrier provoque l’isolement et la ruine économique de leurs pays respectifs, nous disons : Même si elle est temporairement isolée (et avec un allié à l’Est aussi important que l’Union Soviétique, l’Europe ne sera pas aisément isolée) l’Europe sera en mesure non seulement de se maintenir, mais aussi de se consolider et progresser, une fois qu’elle aura détruit les barrières douanières et se sera unie aux inépuisables richesses naturelles de la Russie. Les « États-Unis d’Europe » – une perspective purement révolutionnaire – sont la prochaine étape de notre perspective révolutionnaire générale. Cette étape est déterminée par les profondes différences entre la situation de l’Europe et celle de l’Amérique. Qui ignore ces différences noie la perspective révolutionnaire générale dans des considérations historiques abstraites, quelles que soient ses intentions. Naturellement, la Fédération Ouvrière et Paysanne ne s’arrêtera pas à sa phase européenne. Comme nous l’avons dit, notre Union Soviétique offre un pont vers l’Asie à l’Europe et vers l’Europe à l’Asie. Il ne s’agit donc pour le moment que d’une étape, mais une étape d’une grande importance historique, que nous devons commencer par franchir.

L’Europe et le destin de la France

« Ai-je montré, comme je l’aurais souhaité, que du Xe ou XIe siècle jusqu’au milieu du XVe, le destin de la France et de l’Europe s’est joué de façon irréversible ? Que ces siècles sont au cœur de notre histoire ?

Première raison : l’Europe alors se constitue et s’affirme. Or, justement, il ne peut y avoir une France sans qu’il y ait une Europe. L’Europe est notre famille, notre condition pour titre. Nous vivons au milieu d’elle, mieux encore que nous n’aurons vécu dans l’enveloppe de l’Empire romain. L’Europe s’est consolidée, cimentée autour de nous. Nous sommes ses prisonniers, au centre de voisins qui nous regardent et nous gardent.

Deuxième raison : l’Europe n’est une que parce qu’elle est, en même temps, la Chrétienté ; mais la Chrétienté et, avec elle, l’Europe ne peuvent affirmer leur identité que face à l’autre. Aucun groupe, quelle que soit sa nature, ne se forme mieux qu’en s’opposant à un tiers. À sa façon, l’Islam aura participé à la genèse de l’Europe. D’où l’importance des croisades.

Troisième raison : l’essor économique, politique, démographique et culturel a donné à l’Europe ses assises, ses bases, son épaisseur, sa force de frappe, la santé dont elle eut ensuite besoin pour traverser ses épreuves.

Quatrième raison : la plus importante. J’ai montré que la première fortune de l’Europe a été centrée sur la France. Pour elle, les foires de Champagne furent un siècle de prospérité relative niais, quand le siècle s’achève, la mer a gagné la partie contre l’espace des terres et la France ne participe plus à plein à la fortune la plus avancée de l’Europe. Elle se trouve enfermée au centre d’un cercle, comme je l’ai dit, qui lui est étranger, qui part de l’Italie du Nord, passe par Gibraltar, gagne les Pays-Bas, puis d. Pays-Bas par l’Allemagne et les routes des Alpes rejoint l’Italie du Nord. La France sera désormais spectatrice des réussites d’autrui et, à deux reprises au moins, elle en subira la fascination. En septembre 1494, Charles VII franchit les Alpes à la conquête de l’Italie, mais l’Italie lui échappera. En 1672, Louis XIV et Colbert poussent l’armée française contre la Hollande, mais la Hollande leur échappera. L’Europe qui enveloppe la France a tracé et limité son destin. Mieux aurait valu en 1494, ou même plus tôt, traverser l’Atlantique. Mieux eût valu, en 1672, ne songer encore qu’à l’Amérique… Rêverie que tout cela ! Mais en refaisant l’histoire, en l’imaginant autre, ne la comprend-on pas mieux dès lors, telle qu’elle irrémédiablement écrite ? »

Fernand Braudel, L’Identité de la France, les hommes et les choses, 1986

Se parler, se comprendre

Mais comment allons-nous faire pour nous parler, en Europe ? Alors qu’en France nous parlons tous français.

« À la fin du XVIIIe siècle […] dans les villes, privilégiées par le commerce, la mode se répand de parler le français. À Bordeaux où les négociants autrefois parlaient gascon, « maintenant [le patois] n’est dans la bouche que des harengères, des portefaix et des chambrières ». Même les artisans parlent le français. Cette transformation lente à s’accomplir, la plupart des observateurs la datent de cinquante ans environ, quelques autres de trente ans à peine. Tous la rattachent à la montée du commerce et aux grands travaux routiers qui ont fondamentalement transformé les communications, entre bourgs et villes au moins. Mais que sont ces grands travaux, orgueil au XVIIIe siècle de nos ingénieurs des Ponts et Chaussées, comparés aux travaux du siècle suivant ? Et plus que les routes, plus même que le chemin de fer, c’est l’école qui, en multipliant ses services, assurera l’avance du français. Pourtant la « francisation » des campagnes de ne se fit pas en un jour. « Nos paysans d’oc, écrit Pierre Bonnaud, eurent une teinte très modeste de français jusque vers 1850. » Et si en 1878, Robert Louis Stevenson, l’illustre auteur de L’Ille au trésor, n’aura aucune peine à bavarder avec les uns et les autres, au cours d’un voyage « à dos d’âne », dans la Haute-Loire, cela ne veut pas dire qu’on n’y patoise plus. Au mois d’août de cette année-là, il se trouve au Monastier, gros bourg à 40 kilomètres de la ville du Puy. Des dentellières qu’il rencontre interrogent le visiteur étranger sur son pays : « Parle-t-on patois en Angleterre ? » me demanda-t-on une fois. Et comme je répondais par la négative : « Ah, alors, français ? » dirent-elles. « Non, non, dis-je, pas français. » « Alors, conclurent-elles, ils parlent patois. » »

Dans certaines régions, l’adoption du français a été plus tardive encore. En 1902, en dépit des ordres de Paris, de nombreux curés bretons refusaient de prêcher dans la langue nationale. Le catalan est encore vivant aujourd’hui, dans le Roussillon : tous les autochtones le comprennent même lorsqu’ils ne le parlent plus. Et, en 1983, interviewé par Jean Laugénie, André Castera, ancien leader du Comité d’action viticole, datait la disparition du languedocien de la fin des années cinquante. »

Fernand Braudel, L’Identité de la France I, Arthaud Flammarion, pages 82 – 83

Eh bien, dans les Etats Unis d’Europe, la langue véhiculaire sera l’espéranto (adapté, amélioré -on fera appel aux savants). Tous les documentas administratifs seront écrits en espéranto et dans la langue du pays. On l’apprendra à l’école (facile). Quelques bonnes émissions de radio et de télévision, quelques bons films, quelques bons livres, quelques bonnes chansons… feront que bientôt chacun la parlera, se parlera, se comprendra ?

Le joli mois de mai

« Le 8 mai, la France va s’arrêter.

Comme chaque année, nous aurons à la télévision des reportages pour nous rappeler, plus de 70 ans après, que nous avons été du côté des vainqueurs. Surtout que le monde était libéré de la menace nazie.

Or, il faudrait peut-être renouveler l’histoire nationale, surtout à une époque où l’on explique régulièrement que les Allemands ne sont plus les ennemis d’hier.

Sans passé, il n’y a pas d’avenir.

Bien sûr, se souvenir de notre Histoire commune est une chose importante. Sans passé, il n’y a pas d’avenir.

Cependant, ne faire que commémorer le passé, ce n’est pas créer l’avenir non plus. Quel message envoie-t-on aux citoyens français en leur rappelant chaque année que nos derniers ennemis étaient les Allemands ? Certes, les médias, les enseignements et le personnel politique font attention aujourd’hui à bien préciser qu’il s’agissait avant tout d’une victoire sur l’horreur nazie. […]

Quel message politique pouvons-nous encore tirer de cette célébration, en dehors de renvoyer les Allemands à leur passé ? Comme s’ils avaient été les seuls à être touchés par la maladie totalitaire et antisémite de l’époque. Du reste… Il serait grand temps de trouver un autre message. Il se trouve qu’une autre date symbolique est très proche et nous permettrait de lier souvenirs du passé et construction de l’avenir.

Je préfère célébrer le 9 mai européen

Il s’agit du 9 mai, la journée de l’Europe. Celle-ci n’est pas fériée mais le mériterait tout autant.

La « déclaration Schuman » est la date de lancement du projet de Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA), prémices de la Communauté économique européenne (CEE), devenue aujourd’hui Union Européenne.

Voilà un message rappelant que nous nous sommes unis au nom du « plus jamais ça » tout en étant un message de construction de la paix entre pays s’étant tant entre-déchirés.

Autre avantage à célébrer le 9 mai plutôt que le 8 mai : cela rapprochera l’Europe « de l’Ouest » et celle « de l’Est ». En effet, encore aujourd’hui, nous célébrons en France le 8 mai, jour de victoire « occidentale » tandis que le 9 mai est férié pour les pays de l’ancien bloc de l’Est en référence à la victoire « soviétique ».

Cette version de la fin de la Seconde Guerre mondiale est très douloureuse pour la plupart des pays d’Europe centrale et orientale. En effet, les populations s’en souviennent comme étant le moment de l’année où les autorités soviétiques rappelaient qui était le maître de ce côté du rideau de fer. Il serait donc d’autant plus beau de proposer à tous ces pays de célébrer ensemble cette date non plus comme le début du joug soviétique mais plutôt comme l’aventure européenne commune qui nous lie et nous protège aujourd’hui.

Un jour férié pour rassembler.

Les jeunes Français ou Polonais n’ont plus rien à reprocher aux jeunes allemands. Le discours politique doit permettre de célébrer ensemble le fait de n’être plus obligés de se combattre.

C’est pourquoi il faudrait des voix fortes pour demander l’arrêt du 8 mai en tant que jour férié. A la place, transformer le 9 mai en jour férié partout en Europe serait tellement plus beau et surtout tellement plus porteur de valeurs collectives !

Nous nous sommes émus en France du simple fait que la Belgique ait pu imaginer proposer une pièce commémorative de la bataille de Waterloo.

Comment mes amis Allemands doivent-ils réagir quand nous célébrons chaque année notre victoire sur eux ? »

Fabien Cazenave

http://www.uef.fr/8-mai-ras-le-bol-de-feter-la-defaite-des-allemands-ils-ne-sont-plus-nos

&

http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1364517-8-mai-ras-le-bol-de-feter-la-defaite-des-allemands-ils-ne-sont-plus-nos-ennemis.html

Quel grand et magnifique spectacle !

Et après avoir traité beaucoup d’autres sujets encore, l’Empereur, plus loin, disait : « Une de mes plus grandes pensées avait été l’agglomération, la concentration des mêmes peuples géographiques qu’ont dissous, morcelés les révolutions et la politique. Ainsi l’on compte en Europe, bien qu’épars, plus de 30 000 000 de Français, 15 000 000 d’Espagnols, 15 000 000 d’Italiens, 30 000 000 d’Allemands : j’eusse voulu faire de chacun de ces peuples un seul et même corps de nation. C’est avec un tel cortège qu’il eût été beau de s’avancer dans la postérité et la bénédiction des siècles. Je me sentais digne de cette gloire !

Après cette simplification sommaire, observait-il, il eût été plus possible de se livrer à la chimère du beau idéal de la civilisation ; c’est dans cet état de choses qu’on eût trouvé plus de chances d’amener partout l’unité des codes, celle des principes, des opinions, des sentiments, des vues et des intérêts. Alors peut-être, à la faveur des lumières universellement répandues, devenait-il permis de rêver, pour la grande famille européenne, l’application du congrès américain, ou celle des amphictyons de la Grèce ; et quelle perspective alors de force, de grandeur, de jouissances, de prospérité ! Quel grand et magnifique spectacle ! »

[…]

« Quoi qu’il en soit, cette agglomération arrivera tôt ou tard par la force des choses ; l’impulsion est donnée, et je ne pense pas qu’après ma chute et la disparition de mon système, il y ait en Europe d’autre grand équilibre possible que l’agglomération et la confédération des grands peuples. Le premier souverain qui, au milieu de la première grande mêlée, embrassera de bonne foi la cause des peuples, se trouvera à la tête de toute l’Europe, et pourra tenter tout ce qu’il voudra. »

Le Mémorial de Sainte Hélène; Lundi 11 novembre 1816

 

Enfin j’ai entendu maintes fois Napoléon, et en diverses circonstances, répéter qu’il eût voulu un Institut européen, des prix européens, pour animer, diriger et coordonner toutes les associations savantes en Europe. Il eût voulu pour toute l’Europe l’uniformité des monnaies, des poids, des mesures ; l’uniformité de législation. « Pourquoi, disait-il, mon Code Napoléon n’eût-il pas servi de base à un Code européen, et mon Université impériale à une Université européenne ?

De la sorte, nous n’eussions réellement, en Europe, composé qu’une seule et même famille. Chacun, en voyageant, n’eût pas cessé de se trouver chez lui. »

Le Mémorial de Sainte Hélène; Jeudi 14 novembre 1816

Le peuple européen

Il eût voulu les mêmes principes, le même système partout ; un code européen, une cour de cassation européenne, redressant pour tous les erreurs, comme la nôtre redresse chez nous celles de nos tribunaux. Une même monnaie sous des coins différents ; les mêmes poids, les mêmes mesures les mêmes lois, etc., etc.

« L’Europe, disait-il, n’eût bientôt fait de la sorte véritablement qu’un même peuple, et chacun, en voyageant partout, se fût trouvé toujours dans la patrie commune. »

Le Mémorial de Sainte Hélène; Samedi 24 août 1816

que de bien nous pouvions faire

« … nous nous serions entendus… Nous eussions accompli, maintenu l’émancipation des peuples, le règne des principes ; il n’y eut eu en Europe qu’une seule flotte, une seule armée ; nous aurions gouverné le monde, nous aurions fixé chez tous le repos et la prospérité, ou par la force ou par la persuasion… Oui, encore une fois, que de mal nous avons fait ! que de bien nous pouvions faire ! »

Le Mémorial de Sainte Hélène

20 avril 1816