



Nos ancêtres ont fait la France faisons les Etats Unis d'Europe, disons la France et ses voisins qui le voudraient (l'UE pourra continuer son utile existence)





« Pourquoi ne pas fédéraliser la gestion de l’armée et de la diplomatie, et décentraliser davantage les politiques du quotidien au niveau des collectivités territoriales ?
Raphaël Glucksmann, eurodéputé et figure de la social-démocratie, a martelé cette semaine qu’il est temps de construire les « États-Unis d’Europe ». En pleine révolte agricole contre le traité du Mercosur alors que certains élus retirent le drapeau européen depuis des années, le futur incorrigible raccourci des convictions. Le fédéralisme n’est pas une variante à la mode, vous compris à Bruxelles. Drôle de moment pour ressusciter la vieille idée des États-Unis d’Europe.
L’expression est de Victor Hugo, dans un discours de 1849 au Congrès américain de la paix universelle. Déjà consacrée dans Les Châtiments et reprise dans Notre-Dame de Paris, Victor Hugo s’oppose alors à l’Europe des guerres et des frontières héritées des empires, plaidant pour des institutions pacifiques, éliminant la misère et l’ignorance, « le but de la politique étant de la politique vraie, c’est-à-dire de la politique humaine, le souci constant, le respect et l’amour de l’humanité, les reconnaîtra tous les nationalités, assurera leur union dans des peuples frères, cette unité de la civilisation par la paix ». Après cinq changements de régime et deux guerres mondiales, cette aspiration n’a rien perdu de sa vigueur. Il n’est pas honteux ni ridicule de rêver aux possibles de la civilisation humaine.
Puissance
L’Union européenne fournit un cadre propice pour réaliser l’ambition hugolienne. Le principe de subsidiarité est au cœur de ses traités fondateurs. À chaque échelle d’intervention correspond une dévolution de compétences en fonction de l’efficacité. Ainsi, l’Union se concentre sur l’essentiel, l’armature juridique du marché intérieur, la politique commerciale, la concurrence, la transition écologique, et laisse aux États et aux collectivités territoriales le soin de gérer le quotidien. En revanche, la diplomatie et la défense restent largement nationales. Cette répartition était logique à l’origine, mais elle ne l’est plus dans le monde actuel.
Concrètement, il suffirait, dans le cadre des institutions européennes actuelles, de faire de la majorité qualifiée le fonctionnement par défaut du Conseil européen et de donner au Parlement le pouvoir de proposer les lois, aujourd’hui une prérogative exclusive de la Commission. L’Union européenne deviendrait ainsi une démocratie parlementaire classique et pleinement légitime.
Cet habillage théorique se double aujourd’hui d’une urgence pratique. Comment expliquer que l’Europe soit à ce point méprisée, humiliée, écrasée pourtant l’une des plus puissantes au monde, dotée des vastes marchés de 450 millions d’habitants, 16 000 milliards de dollars de PIB, d’une monnaie unique, d’une excellence scientifique, industrielle et culturelle ? Comment accepter qu’elle ne parvienne pas à se défendre ni à peser diplomatiquement, quand des puissances autoritaires agissent sans entraves ? La souveraineté européenne ne peut rester un slogan.
Dans la houle géopolitique actuelle, ne peuvent agir ni aussi rapidement ni aussi efficacement que les autocraties d’autres continents. La souveraineté européenne ne peut plus se limiter à un marché intérieur. Elle suppose des moyens de défense communs, une diplomatie unifiée, une capacité de décision rapide. Elle implique aussi de reconnaître que l’Union européenne est appelée à devenir une puissance politique, non par goût de domination mais pour préserver son modèle de société.
Culture commune
Il faut en finir avec l’éternel discours selon lequel l’Union européenne serait une construction politique sans culture commune, discours d’autant plus absurde qu’il se fonde sur un passé figé. La culture européenne est une culture du débat, de la contradiction, du pluralisme. Elle s’est construite dans la confrontation des idées, des religions, des philosophies. De Rome à Charlemagne, d’hier à Stefan Zweig, l’Europe préexiste aux nations qui la composent.
Les États-Unis d’Europe ne seraient pas un super-État centralisé, mais une fédération respectueuse des identités nationales et locales. La centralisation devrait être limitée aux domaines régaliens — défense, diplomatie, monnaie — tandis que tout le reste relèverait des États, des régions, des communes. L’Europe gagnerait en lisibilité, en efficacité et en légitimité démocratique.
Loin d’effacer les nations, une Europe fédérale les protégerait dans un monde de plus en plus brutal. Elle offrirait aux citoyens européens la capacité d’agir sur leur destin commun, plutôt que de subir les décisions prises ailleurs. Les États-Unis d’Europe ne sont pas un rêve naïf, mais une réponse pragmatique à un monde dangereux. »
Gaspard Koenig
Les Échos, 20 janvier 2026

« … Faut-il repenser nos institutions et nos priorités ?
Absolument. Il ne faut pas hésiter à remettre en question certaines structures. Ce n’est pas une insulte que de reconnaître que des choses utiles il y a quarante ans ne le sont plus aujourd’hui. Plus largement, ce que nous vivons n’est pas seulement une crise du modèle démocratique français, mais une remise en question profonde du modèle westphalien, celui hérité du XVIIe siècle.
Que signifie cette remise en question du modèle westphalien ?
Le modèle westphalien repose sur l’existence d’un État organisé autour d’un territoire, d’une langue, d’une religion, d’une administration. Il a succédé aux convulsions du Moyen Âge et de la Renaissance. Mais ce modèle est aujourd’hui bousculé par des phénomènes similaires à ceux qui ont ébranlé l’ordre ancien au XVe siècle : une révolution technologique majeure et une transformation radicale de la circulation de l’information. À l’époque, deux inventions ont tout changé : l’imprimerie et les grandes découvertes. Elles ont permis une diffusion massive du savoir à un coût dérisoire, et un accès inédit à de nouveaux matériaux, marchés et territoires. Cela a produit une onde de choc comparable à ce que nous vivons avec internet. L’imprimerie a permis à des millions de personnes d’accéder à une information non filtrée. Cela a bouleversé l’autorité de l’Église et des monarchies, entraîné la Réforme et les guerres de Religion, et précipité la longue crise politique qui a débouché sur le traité de Westphalie de 1648. De 1500 à 1650, l’Europe a connu un siècle et demi de guerres, conséquence directe d’un modèle politique devenu inadapté au monde nouveau. Aujourd’hui, les mêmes causes produisent les mêmes effets. L’information est désormais universelle, instantanée et multilingue. Elle échappe aux cadres traditionnels. Les États, structurés autour d’un territoire, d’une langue et d’un appareil administratif, peinent à s’adapter.
Ces transformations affectent-elles également la souveraineté ?
Oui. De nouvelles forces d’influence émergent et ne sont ni vues, ni comprises, ni canalisées. Le réflexe des États est d’abord le déni, puis la sous-estimation, ensuite la tentative de contrôle. Mais le changement est déjà là. Il n’est pas certain que les États tels que nous les connaissons existeront encore dans deux siècles. Il faudra de nouvelles formes d’organisation pour garantir la stabilité politique et sociale. Cela rappelle ce qu’ont pu vivre les conseillers de François Ier ou de Louis XVI : ils pressentaient la rupture, mais ne pouvaient imaginer ce qui allait émerger ensuite. La Révolution française n’a pas aboli le modèle westphalien ; elle a simplement remplacé les monarchies par d’autres gouvernements. Aujourd’hui, la remise en question est plus profonde, car elle est accélérée par une transformation technologique inédite… »
Henri de Castries, Le Figaro, 27 octobre 2025
Vendredi 22 août 2025, discours de Mario Draghi, ex-président de la Banque centrale européenne au meeting de Rimini[i], lors d’une table ronde intitulée « Quel horizon pour l’Europe ». [ii]
Le Point, 23/08/2025

« Pendant des années, l’Union européenne a cru que sa taille économique, forte de 450 millions de consommateurs, lui assurait un pouvoir géopolitique et une influence sur les relations commerciales internationales. Cette année restera dans les mémoires comme celle où cette illusion s’est évaporée.
Nous avons dû nous résigner aux tarifs douaniers imposés par notre principal partenaire commercial et allié de longue date, les États-Unis. Ce même allié nous a poussés à augmenter nos dépenses militaires, une décision que nous aurions peut-être dû prendre de toute façon, mais sous des formes qui ne reflètent probablement pas les intérêts de l’Europe. L’Union européenne, bien qu’elle ait le plus contribué à la guerre en Ukraine et qu’elle ait le plus grand intérêt à une paix juste, a jusqu’à présent joué un rôle relativement marginal dans les négociations de paix.
Pendant ce temps, la Chine a ouvertement soutenu l’effort de guerre de la Russie tout en augmentant sa propre capacité industrielle à écouler sa production excédentaire en Europe, maintenant que l’accès au marché américain est limité par de nouvelles barrières imposées par le gouvernement des États-Unis. Les protestations européennes n’ont eu que peu d’effet : la Chine a clairement fait savoir qu’elle ne considérait pas l’Europe comme un partenaire égal et qu’elle utilisait son contrôle sur les terres rares pour rendre notre dépendance de plus en plus contraignante.
L’Europe a également été spectatrice lorsque les sites nucléaires iraniens ont été bombardés et que le massacre à Gaza s’est intensifié.
Ces événements ont dissipé toute illusion selon laquelle la taille économique à elle seule pourrait garantir une quelconque forme de puissance géopolitique.
Scepticisme à l’égard de l’Europe
Il n’est donc pas surprenant que le scepticisme à l’égard de l’Europe ait atteint de nouveaux sommets. Mais il est important de s’interroger sur le véritable objet de ce scepticisme.
À mon avis, il ne s’agit pas d’un scepticisme quant aux valeurs sur lesquelles l’Union européenne a été fondée : démocratie, paix, liberté, indépendance, souveraineté, prospérité et équité. Même ceux qui soutiennent que l’Ukraine doit céder aux exigences de la Russie n’accepteraient jamais le même sort pour leur pays ; eux aussi valorisent la liberté, l’indépendance et la paix, ne serait-ce que pour eux-mêmes.
Je crois plutôt que le scepticisme concerne la capacité de l’Union européenne à défendre ces valeurs. C’est en partie compréhensible. Les modèles d’organisation politique, notamment supranationaux, émergent en partie pour résoudre les problèmes de leur époque. Lorsque ces changements sont tels que l’organisation préexistante devient fragile et vulnérable, elle doit évoluer.
L’UE a été créée parce que, dans la première moitié du XXe siècle, les anciens modèles d’organisation politique, les États-nations, avaient complètement échoué dans de nombreux pays à défendre ces valeurs. Nombre de démocraties avaient rejeté toute règle au profit de la force brute, entraînant l’Europe dans la Seconde Guerre mondiale. Il était donc presque naturel pour les Européens de développer une forme de défense collective de la démocratie et de la paix. L’Union européenne représentait une évolution répondant au problème le plus urgent de l’époque : la tendance de l’Europe à sombrer dans le conflit. Et il est insoutenable d’affirmer que nous serions mieux lotis sans elle.
L’Union a ensuite évolué à nouveau dans les années d’après-guerre, s’adaptant progressivement à la phase néolibérale entre 1980 et le début des années 2000. Cette période a été caractérisée par une croyance dans le libre-échange et les marchés ouverts, un respect partagé des règles multilatérales et une réduction consciente du pouvoir des États, qui ont attribué des tâches et une autonomie à des agences indépendantes.
L’Europe a prospéré dans ce monde : elle a transformé son marché commun en marché unique, est devenue un acteur clé de l’Organisation mondiale du commerce et a créé des autorités indépendantes pour la concurrence et la politique monétaire. Mais ce monde a pris fin et beaucoup de ses caractéristiques ont été effacées.
L’Europe, mal équipée
Alors qu’autrefois nous nous appuyions sur les marchés pour diriger l’économie, nous disposons aujourd’hui de politiques industrielles ambitieuses. Alors qu’autrefois les règles étaient respectées, nous utilisons aujourd’hui la force militaire et la puissance économique pour protéger les intérêts nationaux. Alors qu’autrefois l’État voyait ses pouvoirs diminuer, tous les instruments sont aujourd’hui utilisés au nom de la gouvernance étatique.
L’Europe est mal équipée dans un monde où la géoéconomie, la sécurité et la stabilité des sources d’approvisionnement, plutôt que l’efficacité, inspirent les relations commerciales internationales.
Notre organisation politique doit s’adapter aux besoins de son temps lorsqu’ils sont existentiels : nous, les Européens, devons parvenir à un consensus sur ce que cela implique.
Il est clair que détruire l’intégration européenne pour revenir à la souveraineté nationale ne ferait que nous exposer davantage à la volonté des grandes puissances. Mais il est également vrai que pour protéger l’Europe d’un scepticisme croissant, nous ne devons pas tenter d’extrapoler les réussites passées à l’avenir que nous sommes sur le point de connaître : les succès obtenus au cours des décennies précédentes étaient en réalité des réponses aux défis spécifiques de l’époque et ne nous renseignent guère sur notre capacité à relever ceux auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui. Reconnaître que la puissance économique est une condition nécessaire, mais non suffisante, de la puissance géopolitique suscitera enfin une réflexion politique sur l’avenir de l’Union.
On peut se consoler en constatant que l’Union européenne a su évoluer par le passé. Mais s’adapter à l’ordre néolibéral était relativement aisé en comparaison. L’objectif principal était alors d’ouvrir les marchés et de limiter l’intervention de l’État. L’Union européenne pouvait alors jouer principalement un rôle de régulateur et d’arbitre, évitant ainsi la question plus complexe de l’intégration politique.
Les réformes européennes les plus urgentes
Pour relever les défis d’aujourd’hui, l’Union européenne doit se transformer, passant du statut de spectatrice, ou tout au plus d’acteur de soutien, à celui d’acteur de premier plan. Son organisation politique doit également évoluer, ce qui est indissociable de sa capacité à atteindre ses objectifs économiques et stratégiques. Et les réformes économiques demeurent une condition nécessaire à cette prise de conscience. Près de quatre-vingts ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, la défense collective de la démocratie est tenue pour acquise par des générations qui n’ont aucun souvenir de cette époque. Leur soutien indéfectible à la construction politique européenne dépend aussi, dans une large mesure, de sa capacité à offrir aux citoyens des perspectives, et donc de la croissance économique, qui a été bien plus faible en Europe que dans le reste du monde au cours des trente dernières années.
Le rapport sur la compétitivité européenne[iii] a mis en évidence les nombreux domaines dans lesquels l’Europe perd du terrain et où les réformes sont les plus urgentes. Cependant, un thème récurrent est le besoin d’exploiter pleinement la dimension européenne dans deux directions.
Le premier est celui du marché intérieur. L’Acte unique européen a été adopté il y a près de quarante ans, mais d’importants obstacles au commerce intra-européen subsistent. Leur suppression aurait un impact considérable sur la croissance européenne. Le Fonds monétaire international estime que si nos barrières internes étaient réduites au niveau des États-Unis, la productivité du travail dans l’Union européenne pourrait augmenter d’environ 7 % d’ici à sept ans. Or, au cours des sept dernières années, la croissance globale de la productivité dans notre pays n’a été que de 2 %.
Le coût de ces barrières est déjà visible. Les États européens se lancent dans un gigantesque projet militaire, avec 2 000 milliards d’euros de dépenses de défense supplémentaires prévues d’ici à 2031, dont un quart pour l’Allemagne. Pourtant, nous avons des barrières internes équivalant à des droits de douane de 64 % sur les machines et de 95 % sur les métaux.
Il en résulte des appels d’offres plus lents, des coûts plus élevés et des achats accrus auprès de fournisseurs extérieurs à l’Union européenne, ce qui ne parvient même pas à stimuler nos économies : tout cela à cause des obstacles que nous nous imposons à nous-mêmes.
La deuxième dimension est celle technologique. L’évolution de l’économie mondiale montre clairement qu’aucun pays en quête de prospérité et de souveraineté ne peut se permettre d’être exclu des technologies critiques. Les États-Unis et la Chine usent ouvertement de leur contrôle sur les ressources et technologies stratégiques pour obtenir des concessions dans d’autres domaines : toute dépendance excessive est ainsi devenue incompatible avec la souveraineté sur notre avenir.
Aucun pays européen ne peut à lui seul disposer des ressources nécessaires pour construire la capacité industrielle requise pour développer ces technologies. L’industrie des semi-conducteurs illustre bien ce défi. Ces puces sont essentielles à la transformation numérique actuelle, mais les installations nécessaires à leur production nécessitent des investissements considérables.
Aux États-Unis, les investissements publics et privés se concentrent dans un petit nombre de grandes usines, avec des projets allant de 30 à 65 milliards de dollars. En Europe, en revanche, la plupart des dépenses sont nationales, principalement grâce aux aides d’État. Les projets sont beaucoup plus modestes, généralement entre 2 et 3 milliards d’euros, et répartis entre nos pays, avec des priorités différentes.
La Cour des comptes européenne a déjà averti que l’Union européenne ne parviendrait probablement pas à atteindre son objectif d’augmenter sa part de marché mondiale dans ce secteur à 20 % d’ici à 2030, contre moins de 10 % aujourd’hui.
Ainsi, tant en termes de marché intérieur que de secteur technologique, nous revenons au point fondamental : pour atteindre ces objectifs, l’Union européenne devra s’orienter vers de nouvelles formes d’intégration. Nous avons la possibilité de le faire : par exemple avec le vingt-huitième régime qui opère au-dessus de la dimension nationale, par exemple avec un accord sur des projets d’intérêt européen commun et avec leur financement commun, condition essentielle pour qu’ils atteignent la dimension technologiquement nécessaire et économiquement autosuffisante.
Il y a quelques années, ici même, lors de votre réunion, je vous ai rappelé qu’il existe une bonne et une mauvaise dette. La mauvaise dette finance la consommation actuelle, laissant le fardeau aux générations futures. La bonne dette sert à financer les investissements dans les priorités stratégiques et l’augmentation de la productivité. Elle génère la croissance qui la remboursera. Aujourd’hui, dans certains secteurs, la bonne dette n’est plus envisageable à l’échelle nationale, car les investissements réalisés isolément ne peuvent atteindre l’ampleur nécessaire pour accroître la productivité et justifier la dette.
Seules des formes de dette commune peuvent soutenir des projets européens de grande envergure que des efforts nationaux insuffisants et fragmentés ne pourraient jamais mettre en œuvre.
Cela s’applique à la défense, en particulier à la recherche et au développement ; à l’énergie, pour les investissements nécessaires dans les réseaux et les infrastructures européens ; et aux technologies de rupture, un domaine où les risques sont très élevés mais où les succès potentiels sont cruciaux pour transformer nos économies.
Le scepticisme nous aide à voir à travers le brouillard de la rhétorique, mais nous avons également besoin d’espoir de changement et de confiance en notre propre capacité à le mettre en œuvre.
Le monde ne nous regarde pas avec compassion
Vous avez tous grandi dans une Europe où les États-nations ont perdu de leur importance relative : vous avez grandi en tant qu’Européens dans un monde où il est naturel de voyager, de travailler et d’étudier à l’étranger. Nombre d’entre vous acceptent d’être à la fois italiens et européens ; beaucoup reconnaissent que l’Europe aide les petits pays à atteindre ensemble des objectifs qu’ils ne pourraient atteindre seuls, surtout dans un monde dominé par des superpuissances, comme les États-Unis et la Chine. Il est donc naturel que vous souhaitiez un changement en Europe.
Nous avons également constaté que, au fil des années, l’Union européenne a su s’adapter aux situations d’urgence, allant parfois même au-delà de toutes les attentes.
Nous avons réussi à briser des tabous historiques, comme la dette commune dans le cadre du programme Next Generation EU, et à nous entraider pendant la pandémie. Nous avons mené à bien une campagne de vaccination massive en très peu de temps. Nous avons fait preuve d’une unité et d’une participation sans précédent dans la réponse à l’invasion russe de l’Ukraine.
Mais il s’agissait de réponses à des urgences. Le défi consiste désormais à agir avec la même détermination en temps ordinaire pour aborder les nouveaux contours du monde dans lequel nous entrons. C’est un monde qui ne nous regarde pas avec compassion, qui n’attend pas que la longueur de nos rituels communautaires nous impose sa force. C’est un monde qui exige de nous une discontinuité dans nos objectifs, nos calendriers et nos méthodes de travail. La présence des cinq dirigeants européens et des présidents de la Commission et du Conseil européens à la dernière réunion à la Maison-Blanche a été une démonstration d’unité qui, aux yeux des citoyens, vaut bien plus que de nombreuses réunions à Bruxelles.
Jusqu’à présent, l’essentiel des efforts d’adaptation a été fourni par le secteur privé, qui a fait preuve de résilience malgré l’instabilité significative des nouvelles relations commerciales. Les entreprises européennes adoptent les technologies numériques de pointe, notamment l’intelligence artificielle, à un rythme comparable à celui des États-Unis. De plus, la solide base manufacturière européenne sera en mesure de répondre à la demande croissante de production nationale.
Ce qui a été laissé derrière, c’est le secteur public, là où des changements décisifs sont les plus nécessaires.
Les gouvernements doivent définir les secteurs sur lesquels concentrer leur politique industrielle. Ils doivent supprimer les obstacles inutiles et réviser la structure des permis d’exploitation énergétique. Ils doivent s’entendre sur le financement des énormes investissements nécessaires à l’avenir, estimés à environ 1 200 milliards d’euros par an. Et ils doivent concevoir une politique commerciale adaptée à un monde abandonnant les règles multilatérales.
En bref, ils doivent redécouvrir l’unité d’action, et ils doivent le faire non pas lorsque les circonstances sont devenues intenables, mais maintenant, alors que nous avons encore le pouvoir de façonner notre avenir.
Nous pouvons changer la trajectoire de notre continent. Transformez votre scepticisme en action, faites entendre votre voix. L’Union européenne est avant tout un mécanisme permettant d’atteindre les objectifs partagés par ses citoyens. Elle est notre meilleure chance de construire un avenir de paix, de sécurité et d’indépendance : c’est une démocratie, et c’est nous, ses citoyens, les Européens, qui décidons de ses priorités. »
[i] https://www.meetingrimini.org/en/
[ii] https://www.meetingrimini.org/en/turn-skepticism-into-action-mario-draghis-speech-at-the-meeting/
[iii] https://commission.europa.eu/topics/eu-competitiveness/draghi-report_en

“Some days beforehand [early June] we had evolved a Declaration for a Franco-British Union, common citizenship, joint organs for defence, foreign, financial and economic policy, and so forth, with the object, apart from its general merits, of giving M. Reynaud some new fact of a vivid and stimulating nature with which to carry a majority of his Cabinet into a move to Africa and the continuance of the war. Armed with this document, and accompanied by the leaders of the Labour and Liberal Parties, the three Chiefs of Staff, and various important officers and officials, I now set out on yet another mission to France. A special train was waiting at Waterloo. We could reach Southampton in two hours, and a night of steaming at thirty knots in a cruiser would bring us to our rendezvous by noon on the 17th. We had taken our seats in the train. My wife had come to see me off. There was an odd delay in starting. Evidently some hitch had occurred. Presently my private secretary arrived from Downing Street breathless with the following message from Sir Ronald Campbell, our Ambassador at Bordeaux:
Ministerial crisis has opened.… Hope to have news by midnight. Meanwhile meeting arranged for to-morrow impossible.
On this I returned to Downing Street with a heavy heart.
The final scene in the Reynaud Cabinet was as follows.
The hopes which M. Reynaud had founded upon the Declaration of Union were soon dispelled. Rarely has so generous a proposal encountered such a hostile reception. The Premier read the document twice to the Council. He declared himself strongly for it, and added that he was arranging a meeting with me for the next day to discuss the details. But the agitated Ministers, some famous, some nobodies, torn by division and under the terrible hammer of defeat, were staggered. Most were wholly unprepared to receive such far-reaching themes. The overwhelming feeling of the Council was to reject the whole plan. Surprise and mistrust dominated the majority and even the most friendly and resolute were baffled. The Council had met expecting to receive the answer to the French request, on which they had all agreed, that Britain should release France from her obligations in order that the French might ask the Germans what their terms of armistice would be. It is possible, even probable, that if our formal answer had been laid before them the majority would have accepted our primary condition about sending their Fleet to Britain, or at least would have made some other suitable proposal and thus have freed them to open negotiations with the enemy, while reserving to themselves a final option of retirement to Africa if the German conditions were too severe. But now there was a classic example of “Order, counter-order, dis-order”.
Paul Reynaud was quite unable to overcome the unfavourable impression which the proposal of Anglo-French Union created. The defeatist section, led by Marshal Pétain, refused even to examine it. Violent charges were made. It was “a last-minute plan”, “a surprise”, “a scheme to put France in tutelage, or to carry off her colonial empire”. It relegated France, so they said, to the position of a Dominion. Others complained that not even equality of status was offered to the French, because Frenchmen were to receive only the citizenship of the British Empire instead of that of Great Britain, while the British were to be citizens of France. This suggestion is contradicted by the text.
Beyond these came other arguments. Weygand had convinced Pétain without much difficulty that England was lost. High French military authorities had advised: “In three weeks England will have her neck wrung like a chicken.” To make a union with Great Britain was, according to Pétain, “fusion with a corpse”. Ybarnegaray, who had been so stout in the previous war, exclaimed: “Better be a Nazi province. At least we know what that means.” Senator Reibel, a personal friend of General Weygand’s, declared that this scheme meant complete destruction for France, and anyhow definite subordination to England. In vain did Reynaud reply: “I prefer to collaborate with my allies rather than with my enemies.” And Mandel: “Would you rather be a German district than a British Dominion?” All was in vain.
We are assured that Reynaud’s statement of our proposal was never put to a vote in the Council. It collapsed of itself. This was a personal and fatal reverse for the struggling Premier which marked the end of his influence and authority upon the Council. All further discussion turned upon the armistice and asking the Germans what terms they would give, and in this M. Chautemps was cool and steadfast. Two telegrams we had sent about the Fleet were never presented to the Council. The demand that it should be sailed to British ports as a prelude to the negotiations with the Germans was never considered by the Reynaud Cabinet, which was now in complete decomposition. At about At about eight o’clock Reynaud, utterly exhausted by the physical and mental strain to which he had for so many days been subjected, sent his resignation to the President, and advised him to send for Marshal Pétain. This action must be judged precipitate. He still seems to have cherished the hope that he could keep his rendezvous with me the next day, and spoke of this to General Spears. “To-morrow there will be another Government, and you will no longer speak for anyone,” said Spears.
Forthwith Marshal Pétain formed a French Government with the main purpose of seeking an immediate armistice from Germany. Late on the night of June 16 the defeatist group of which he was the head was already so shaped and knit together that the process did not take long. M. Chautemps (“to ask for terms is not necessarily to accept them”) was Vice-President of the Council. General Weygand, whose view was that all was over, held the Ministry of National Defence. Admiral Darlan was Minister of Marine, and M. Baudouin Minister for Foreign Affairs.
The only hitch apparently arose over M. Laval. The Marshal’s first thought had been to offer him the post of Minister of Justice. Laval brushed this aside with disdain. He demanded the Ministry of Foreign Affairs, from which position alone he conceived it possible to carry out his plan of reversing the alliances of France, finishing up England, and joining as a minor partner the New Nazi Europe. Marshal Pétain surrendered at once to the vehemence of this formidable personality. M. Baudouin, who had already undertaken the Foreign Office, for which he knew himself to be utterly inadequate, was quite ready to give it up. But when he mentioned the fact to M. Charles-Roux, Permanent Under-Secretary to the Ministry of Foreign Affairs, the latter was indignant. He enlisted the support of Weygand.
When Weygand entered the room and addressed the illustrious Marshal, Laval became so furious that both military chiefs were overwhelmed. The permanent official however refused point-blank to serve under Laval. Confronted with this, the Marshal again subsided, and after a violent scene Laval departed in wrath and dudgeon.
This was a critical moment. When, four months later, on October 28, Laval eventually became Foreign Minister there was a new consciousness of military values. British resistance to Germany was by then a factor. Apparently the Island could not be entirely discounted. Anyhow, its neck had not been “wrung like a chicken’s in three weeks”. This was a new fact; and a fact at which the whole French nation rejoiced.
At the desire of the Cabinet I had broadcast the following statement on the evening of June 17:
The news from France is very bad, and I grieve for the gallant French people who have fallen into this terrible misfortune. Nothing will alter our feelings towards them or our faith that the genius of France will rise again. What has happened in France makes no difference to our actions and purpose. We have become the sole champions now in arms to defend the world cause. We shall do our best to be worthy of this high honour. We shall defend our Island home, and with the British Empire we shall fight on unconquerable until the curse of Hitler is lifted from the brows of mankind. We are sure that in the end all will come right.
That morning I had mentioned to my colleagues in the Cabinet a telephone conversation which I had had during the night with General Spears, who said he did not think he could perform any useful service in the new structure at Bordeaux. He spoke with some anxiety about the safety of General de Gaulle. Spears had apparently been warned that as things were shaping it might be well for de Gaulle to leave France. I readily assented to a good plan being made for this. So that very morning—the 17th—de Gaulle went to his office in Bordeaux, made a number of engagements for the afternoon, as a blind, and then drove to the airfield with his friend Spears to see him off. They shook hands and said good-bye, and as the plane began to move de Gaulle stepped in and slammed the door. The machine soared off into the air, while the French police and officials gaped. De Gaulle carried with him, in this small aeroplane, the honour of France.”
Churchill, Winston S.. The Second World War (p. 468 +)

« (..) le monde étant ce qu’il est, les efforts individuels ne sauraient suffire et il est indispensable que les pays attachés aux mêmes valeurs spirituelles et soumis aux mêmes menaces s’unissent fermement en vue d’assurer la paix. Tel est le noble but de l’Alliance atlantique à laquelle la France et la Grèce entendent l’une et l’autre rester fidèles. Réaffirmer la fidélité de la France à l’Alliance atlantique, cela veut dire, en ce qui concerne nous autres Grecs et Français, que si une agression quelconque venait à être commise contre ce pays, la France serait aussitôt à ses côtés avec tous les moyens en son pouvoir.
Mais pour assurer sa survie nationale il ne suffit pas qu’un peuple soit militairement fort, ni même qu’il ait des alliés puissants. Encore faut-il qu’il soit à l’abri des démons intérieurs qui, laissés à eux-mêmes, le conduiraient à la décadence et à la destruction. Ce problème qui, pour l’appeler par son nom, est celui du régime et des institutions, c’est ici même qu’il a trouvé, il y a largement plus de 2000 ans, une solution dans laquelle nous cherchons encore aujourd’hui des exemples, c’est ici même que s’est constitué ce que nous considérons comme notre patrimoine le plus sacré, je veux dire la démocratie. Sauvegarder la démocratie, l’adapter à toutes les évolutions et en particulier à celle des techniques, faire en sorte que l’autorité de l’État se concilie avec la liberté des citoyens quelles que soient les circonstances, voilà la grande affaire en cette deuxième partie du XXe siècle. Nous nous efforçons en France de mettre au point les formules qui, respectant rigoureusement l’idéal qui fait rayonner à l’extérieur le nom de notre pays, doivent en même temps permettre l’Europe dont la Grèce fait partie, de notre vieille Europe secouée par tant de tourments, dont les peuples se sont, au cours des siècles, si violemment heurtés qu’ils en sont arrivés à croire qu’ils étaient ennemis les uns des autres mais qui, en réalité – nous le sentons bien de plus en plus – ne constituent qu’une seule famille dont la grande tâche de l’heure est de rassembler tous les enfants. C’est à cette tâche, dont nous ne devons certes pas nous dissimuler qu’elle sera longue mais qui est déjà commencée et qui est déjà peut-être plus avancée que certains ne le croient, que nous devons, Français et Grecs, nous consacrer plus spécialement encore que d’autres. Car, au-delà d’une certaine définition géographique, l’Europe n’est-elle pas l’expression d’une civilisation qui a autrefois pris naissance sur ces rivages et dont on a bien voulu dire que la France avait, à diverses époques, fourni la meilleure illustration ? Faire l’Europe, voilà donc notre mission à nous autres, voilà donc la mission à laquelle l’ombre de l’Acropole nous convie. »
Discours du Général de Gaulle devant la Ligue Franco-hellénique,18 mai 1963.

« Il apparaît ainsi de plus en plus clairement que l’État-nation, qui a été un ressort essentiel de l’avènement d’une Europe moderne, est devenu un frein pour son développement. Ce n’est qu’en acceptant, au prix d’une véritable rupture idéologique, de libérer les forces créatrices prisonnières de leurs réalisations passées que les États épuisés par les convulsions de l’histoire européenne parviendront à renaître pleinement européen. »
« La différenciation interne, qui est un processus culturel par excellence, mais aussi politique, décuple les énergies et fait que les Européens l’emporteront fatalement sur les puissances monolithiques qui les entourent. C’est une conviction qu’on retrouve dans l’historiographie européenne des origines jusqu’au combat mené au nom du refoulement de la puissance monolithique qu’était l’Union soviétique. Ainsi l’Europe s’oppose-t-elle à l’Asie, dans la mesure où elle puise ses énergies dans une différenciation interne admise. Or cette différenciation interne conduit à l’auto affirmation des différences, nationales, régionales, voire individuelles, de genre, etc. »
« Le rapport des Européens aux autres peuples et civilisations du monde ne doit pas se définir en termes de patrimoine ou d’héritage. Ce n’est pas l’Europe des mille cathédrales qui est supérieure, et elle n’est pas menacée par la Chine. Ce qui fait l’Europe, c’est le fait d’être en perpétuel devenir d’elle-même. Elle n’est jamais ceci ou cela, elle sait mobiliser cet énorme potentiel que recèle la différence. »
Percevoir que ce que l’on est, on l’est d’une certaine manière par rapport à quelque chose qu’on n’est pas, instituer cette relation non pas comme une relation d’exclusion et de refus frileux, mais faire de ce rapport entre différences quelque chose qui nous élève au-dessus, qui fait que nous montons ensemble vers un même niveau de conscience ou de volonté, telle est la perspective qui s’offre aux Européens. Si les Européens persistent dans leur souci éperdu de se trouver une origine immuable, ils risquent d’être engloutis par le mouvement de l’histoire. Pendant des siècles, leur immense supériorité a été le dynamisme de leur identité, la capacité de se transformer et de tirer profit de leur différence. »
« Je me demande ce qu’un Européen peut vouloir dire lorsqu’il affirme être européen. Cette expression peut signifier être favorable aux institutions européennes qui garantissent l’épanouissement d’une économie marchande, et disposer d’une armée pour mettre en pièces les Chinois. On peut très bien être européen sur ce mode. Mais lorsque je dis : « Je suis européen », je pense d’abord à une identité décentrée : « être un autre par procuration ». L’identité européenne, qui peut s’éteindre, c’est la capacité à prendre le contre-pied. On ne se satisfait pas des traditions transmises, on procède à une « renaissance », un pas en arrière et un bond en avant. Une renaissance est toujours un geste par lequel on mobilise le passé en vue d’un avenir utopique. »
« Cette identité étrange qui consiste à se réaffirmer chaque fois qu’elle se sépare d’elle-même. Le premier à l’avoir compris, c’est Hérodote, lorsqu’il décrit ce contre quoi se battaient les Grecs, minoritaires, à l’arrivée des Perses et des Mèdes : le monolithisme despotique. Les Grecs bougent et s’écartent d’eux-mêmes, se retrouvent dans une sorte de puissance plus élevée. Comme le dit Goethe, « Polarität und Steigerung», polarité et perfectionnement : voilà un concept européen. Avec l’autre, on fait mieux que ce qu’on est déjà, parce que l’autre nous lance un défi. »
« La seule unification de l’Europe qui soit concevable doit partir des différences, car ce qu’il y a à unifier, c’est le respect des différences. Et, d’ailleurs, il est très intéressant de poser l’unité en des termes qui ne la réduisent pas à l’homogénéité. »
« Ainsi, dans une forêt, les arbres, justement parce que chacun essaie de ravir à l’autre l’air et le soleil, se contraignent réciproquement à chercher l’un et l’autre au-dessus d’eux, et par suite ils poussent beaux et droits, tandis que ceux qui lancent à leur gré leurs branches en liberté et à l’écart des autres poussent rabougris, tordus et courbés. (parabole, extraite de la Cinquième proposition de l’Idée d’une histoire universelle du point de vue cosmopolitique -1784) »
« La nation est donc un mythe, au sens étymologique du terme. « Mythe » veut dire récit. »
Ainsi en sera-t-il de la nation européenne.
Heinz Wismann, « Lire entre les lignes : Sur les traces de l’esprit européen »

« Les nations européennes ont beau être encore vraiment hostiles les unes aux autres, elles ont pourtant une parenté intime et singulière d’esprit qui les traversent de part en part, une fois les différences nationales dépassées. C’est comme un lien sororal qui nous donne dans ce cercle la conscience de l’appartenance à une patrie. Cela apparaît aussitôt, dès que nous éprouvons par exemple le sentiment de l’historicité indienne avec ses nombreux peuples et configurations culturelles. Dans ce cercle, il y a à nouveau l’unité d’une parenté de type familial, mais qui nous est incompréhensiblement étrangère. Par ailleurs, les hommes indiens nous perçoivent comme des étrangers, et ne se perçoivent en tant que parents que les uns vis-à-vis des autres. Cependant, cette différence d’essence entre familiarité et étrangeté, relative à chaque niveau, cette catégorie fondamentale de toute historicité, ne saurait suffire.
L’humanité historique n’est pas toujours structurée de la même manière selon cette catégorie. Nous en avons la trace précisément à propos de notre Europe. Il y a en elle quelque chose d’insigne à quoi tous les autres groupes de l’humanité eux-mêmes sont sensibles, quelque chose qui, abstraction faite de toute utilité, les pousse à s’européaniser plus ou moins, alors que nous, si nous nous comprenons bien, nous ne nous indianiserons par exemple jamais. Je veux dire que nous sentons (et vu l’absence de toute idée claire, ce sentiment est bien légitime), que l’humanité européenne possède de manière innée une entéléchie qui domine de part en part la transformation de la figure européenne et lui confère le sens d’un développement en direction d’un pôle éternel. Il ne s’agit pas d’une de ces finalités organisatrices bien connues qui, dans le domaine physique, donnent leur caractère aux êtres organiques. Il ne s’agit donc pas d’une sorte de développement biologique qui, partant de la figure embryonnaire, irait par degrés jusqu’à la maturité, puis au vieillissement et à l’extinction. Par essence, il n’y a pas de zoologie des peuples. Ce sont des unités spirituelles, ils n’ont pas, et en particulier l’Europe supranationale, une figure parvenue, ni jamais susceptible de parvenir à la maturité. L’humanité psychique n’a jamais été accomplie et ne le sera jamais. Le telos spirituel de l’humanité européenne, dans lequel est inclus le telos particulier des nations particulières et des hommes isolés, se situe à l’infini, c’est une idée infinie, visée de manière obscure par tout le devenir spirituel pour ainsi dire. De même que ce devenir n’a cessé par là même et dans son développement même d’affleurer à la conscience en tant que telos, de même aussi il advient pratiquement comme but volontaire et se hausse jusqu’à advenir comme nouvelle forme de développement dirigé par des normes et des idées normatives. »
« La crise de l’existence européenne n’a que deux issues : soit la décadence de l’Europe devenant étrangère à son propre sens vital et rationnel, la chute dans l’hostilité à l’esprit et dans la barbarie ; soit la renaissance de l’Europe à partir de l’esprit de la philosophie, grâce à un héroïsme de la raison qui surmonte définitivement le naturalisme.
Le plus grand danger pour l’Europe est la lassitude. Luttons avec tout notre zèle contre ce danger des dangers, en bons Européens que n’effraye pas même un combat infini et, de l’embrasement anéantissant de l’incroyance, du feu se consumant du désespoir devant la mission humanitaire de l’Occident, des cendres de la grande lassitude, le phénix d’une intériorité de vie et d’une spiritualité nouvelles ressuscitera, gage d’un avenir humain grand et lointain : car seul l’esprit est immortel ».
extraits de la conférence prononcée le 7 mai 1935 au Kulturbund de Vienne, par Edmund Husserl
Quelques-unes des principales différences entre le Traité établissant une Constitution pour l’Europe (TCE) et le traité sur l’Union européenne (TUE) signé à Maastricht en 1992 puis modifié à plusieurs reprises jusqu’au traité de Lisbonne de 2009.

Structure institutionnelle:
Compétences de l’UE:
Symboles de l’UE:
Droits fondamentaux:
Processus de modification:
Daniel Cohn-Bendit & Sylvie Goulard
« Plutôt que de précipiter l’adhésion de nouveaux pays au sein de l’UE, il faut remettre à plat le projet européen et opter pour le fédéralisme, qui allie contrôle démocratique et efficacité dans l’action collective».

En décembre 2023, les dirigeants européens ont décidé d’ouvrir des négociations d’adhésion à l’Union européenne (UE) avec l’Ukraine, la Moldavie et la Géorgie, qui rejoignent ainsi les pays des Balkans qui n’en sont pas encore membres – l’Albanie, la Bosnie-Herzégovine, le Kosovo, la Macédoine du Nord, le Monténégro, la Serbie.
Il est juste d’offrir une perspective à des pays brutalement agressés ou menacés et il est dans notre intérêt d’étendre à notre entourage les bienfaits de nos valeurs et d’une certaine stabilité. Mais les promesses généreuses ne suffisent pas. Comment éviter la dilution de l’UE dans un grand tout hétérogène et ingérable ? Des promesses ont été faites sans qu’aucun plan d’ensemble, aucune feuille de route n’aient été adoptés.
La France et l’Allemagne ne partagent pas la même vision, mais les deux pays conservent une responsabilité singulière au nom de l’histoire et, plus prosaïquement, en raison du pouvoir destructeur de leurs querelles. A condition d’être aplanies, leurs divergences les rendent complémentaires. Troupes au sol si nécessaire en Ukraine ou pas de guerre à la légère : nous avons besoin des deux approches. Le franco-allemand, ce sont les « checks and balances » [nom du système d’équilibre des pouvoirs aux Etats-Unis] de l’Europe.
Sur quoi faudrait-il se mettre au travail ? Sur la nature de l’UE. Il n’est pas raisonnable d’étirer encore la Communauté européenne fondée pour six États dans les années 1950 et encore moins de compter sur des institutions originales, mal comprises, pour ériger un rempart face à des puissances agressives. Si personne ne veut que l’UE se dote des prérogatives étatiques, cessons de la comparer sans cesse aux États les plus puissants du monde et cessons d’envier leur force, leur réactivité. A moins que l’évidence finisse par s’imposer : l’UE n’est pas équipée pour ce qu’on lui demande de faire.
Remise à plat
Ce qui serait nécessaire, mais que les gouvernements n’osent pas envisager, c’est l’Europe fédérale. Face aux menaces russes et au risque d’isolationnisme américain, il n’est plus l’heure de se raconter des histoires : pas de puissance politique sans finances solides (contrairement à ce qu’on aime croire en France) ; pas de puissance économique sans responsabilité de sécurité contrairement à ce que les Allemands ont longtemps espéré).
Sans parler de la nécessité de démocratiser en profondeur les processus de décision : pas d’Europe démocratique sans aval des citoyens, sans responsabilité, ni sentiment d’appartenance à un tout qui justifie le partage de souveraineté.
Le sentiment européen perd du terrain. A droite comme à gauche, les extrêmes progressent, portés par la tentation nationaliste et protectionniste. Quant aux partis traditionnels, ils sont gagnés, eux aussi, par la tentation de taper sur la bureaucratie, de trahir l’État de droit et d’oublier le marché unique. Loin de prendre des risques pour l’UE, ils se retirent dans leur coquille. La Commission est ravalée au rang de secrétariat des capitales. Quant à la campagne pour les élections européennes, elle est moins centrée sur l’Europe que sur les nombrils de chacun. Nous voilà bien partis pour jouer vingt-sept matchs nationaux séparés.
Pour être gagnant, ce projet appelle en réalité une remise à plat de l’UE, de ses politiques, de son budget, de ses règles de droit. C’est pourquoi nous aurions envie de dire : « Chiche, l’Europe fédérale ! » Trente ans après son lancement à Maastricht, « la politique étrangère et de sécurité commune » reste embryonnaire, pour ne pas dire inexistante. Faire de l’UE un acteur « géopolitique », comme on nous le promet, ne sera pas une mince affaire, surtout si nous ne changeons pas notre « fabrique » de la décision.
L’urgence est déjà là : l’unanimité empêche que l’UE ait une influence sur le drame terrible qui se joue sous nos yeux à Gaza, après l’abominable attaque du Hamas, le 7 octobre 2023. Pour avoir vu fonctionner le Conseil européen pendant la crise financière, nous ne croyons pas que cet organe puisse durablement diriger l’UE. Il a déjà dépassé ses missions. Intermittents du spectacle européen, les dirigeants nationaux arrivent à Bruxelles avec leur agenda national, leurs visions cloisonnées, leurs conférences de presse séparées. Quand nous avons fait l’euro, nous avons fait l’euro, nous n’avons pas vendu un panier de monnaies pour une union monétaire.
L’Europe au rabais
Combien coûterait l’effort de défense envisagé ? Avec quel impact sur les dépenses civiles ? Un budget adopté de manière transparente, par le Parlement, mettant fin aux marchandages opaques entre Etats, serait un minimum pour une UE qui affiche de telles ambitions. Inefficaces à vingt-sept, les négociations entre Etats seraient suicidaires à trente-cinq ou à trente-six. Et que dire des inégalités fiscales que dissimule la solidarité du plan NextGenerationEU. Peut-on continuer à s’endetter en commun pour transférer des fonds entre des pays dont les règles fiscales ne sont pas harmonisées, et dont certains ne font rien pour réduire leur dette au niveau national ? Sans rigueur, l’entreprise ne serait qu’une fuite en avant.
Des arbitrages seront nécessaires, dans lesquels il est impératif de continuer à mettre en œuvre et approfondir le Green Deal, cet ensemble de politiques ambitieuses en faveur du climat et de l’environnement. Les scientifiques sont clairs : il y a urgence. La politique agricole, premier poste de dépenses de l’UE depuis des décennies, se perpétuerait-elle ? L’entrée de l’Ukraine dans l’UE renforcerait certes le potentiel agricole et alimentaire de l’Europe mais personne ne parle du coût, ni du modèle agricole. Ce dernier doit-il être durable, respectueux de la santé des agriculteurs européens et des marchés des pays du Sud, ou doit-il être productiviste, intensif et intenable pour la santé humaine et la planète ?
Pour faciliter l’élargissement, la Commission pense avoir trouvé la martingale : l’intégration par étapes. Ce démontage est à l’opposé de la position que l’UE a défendue dans le Brexit. C’est un leurre, une Europe au rabais, alors que la valeur de l’adhésion tient à la participation à des institutions comme le Parlement (qui fait les règles) et la Cour de justice (qui les fait respecter). Derrière les slogans d’Europe puissance, c’est le bon vieil ersatz de l’Europe marché qui revient, drapé des plumes du paon. Donner des droits sans les devoirs n’aboutirait en définitive qu’à la confusion et au détricotage.
Pourquoi défendons-nous une Europe fédérale, qu’on l’appelle « Etats-Unis d’Europe » ou autrement ? Ce n’est ni une rêverie ni une nostalgie. C’est du bon sens ; le fédéralisme est un outil qui, au contraire des préjugés, offre un meilleur contrôle démocratique et plus d’efficacité dans l’action collective. Il respecte plus les prérogatives des États qui composent la fédération que l’UE actuelle, laissée au bon vouloir des gouvernements nationaux. »
Daniel Cohn-Bendit est un ancien député européen (1994-2014). Il a notamment siégé au sein du groupe Les Verts-Alliance libre européenne
Sylvie Goulard est une ancienne députée européenne (2009-2017). Elle a siégé au sein du groupe Alliance des démocrates et des libéraux pour l’Europe, ancienne ministre des Armées (mai-juin 2017).
Le Monde, 11 avril 2024