Cela aurait pu se passer mieux.

« Fédéralisation ou désintégration ?

La question des institutions, de leur portée et de leur contenu, donne lieu à au moins autant d’ambiguïté et de confusion que celle des limites géographiques. Ce qu’on a appelé la « méthode Monnet » consistait à parier sur un processus d’intégration ponctué de crises qui, à chaque rupture, déboucheraient sur un nouveau progrès dans l’unité par peur de la paralysie ou de l’effondrement. La création de l’euro était censée entraîner une convergence des économies européennes et rendre inévitable le saut vers le fédéralisme budgétaire, fiscal et finalement politique : ce que Jacques Delors appelait une « fédération d’États-nations ». Cependant, au cours des douze années suivantes, rien n’a été entrepris pour faire avancer l’Europe dans cette direction ; les gouvernements étant heureux de vivre avec le crédit bon marché dont ils disposaient, grâce à l’euro, ont oublié les nécessaires étapes supplémentaires. Pire encore, les tendances centrifuges se sont aggravées. D’une part, les gouvernements (la France en particulier, mais l’Allemagne aussi) ont eu pour même but de bloquer la Commission européenne (institution la plus originale et la plus créative de la construction initiale), en nommant des commissaires moins que prestigieux et dynamiques et en concentrant presque toute l’autorité au sein du Conseil des ministres intergouvernemental. D’autre part s’est de plus en plus développée une mentalité thatchérienne du « Je veux récupérer mon argent » plutôt que du «Promouvons l’intérêt général » (ce qui aurait dû être l’étape suivante de l’intégration, selon la théorie classique inspirée par Jean Monnet et formalisée par le spécialiste américain des sciences politiques, Ernst Haas, dans son livre « The Uniting of Europ »). Les pouvoirs du Parlement européen ont été un peu accrus, mais les modalités de son élection n’ont fait qu’approfondir le manque d’intérêt parmi les différentes populations qui ont continué à voter pour ou contre leurs gouvernements nationaux, sans accorder beaucoup d’attention à l’Europe.  »

Pierre Hassner

La revanche des passions, Métamorphoses de la violence et crises du politique – Fayard – Emplacement 5422