Le sort contre les aristocrates

Une note de lecture de « Petite histoire de l’expérimentation démocratique » de Yves Sintomer ; Paris, La Découverte, coll. « Poche », 2011,291 pages, par Igor Martinache, Prag en SES à l’université de Créteil, parue dans le n°169, septembre 2012, de Idées économiques et sociales.

 

« Les élections se sont aujourd’hui imposées comme une manière tellement normale — et normée—      de désigner nos représentants que nous peinons à imaginer qu’il puisse en exister d’autres. Ou même qu’il en a existé d’autres. Pour autant, comme l’ont rappelé de nombreux politistes, celles-ci ne se sont pas diffusées sans mal au sein de la population et surtout, elles sont porteuses d’une conception individualiste du citoyen, censé s’abstraire de ses appartenances et intérêts primaires pour décider en vertu de la raison et de l’intérêt général. Enfin et plus que tout, comme l’a magistralement montré Bernard Manin (dans Principes du gouvernement représentatif, Paris, Flammarion, 1996), l’élection est intrinsèquement aristocratique. C’est précisément parce qu’ils se méfiaient de cette tendance que divers peuples ont recouru au tirage au sort pour désigner une partie des détend -tueurs du pouvoir exécutif : Grecs et Romains durant l’Antiquité, Vénitiens, Florentins et Espagnols à la Renaissance, chacun selon des modalités différentes — et parfois d’une complexité étonnante —, et surtout des motivations distinctes. Ce sont ces dernières que le politiste Yves Sintomer retrace longuement dans la première partie de son ouvrage initialement paru en 2007 sous le titre Le Pouvoir au peuple, mais remanié en profondeur —, en insistant particulièrement sur les justifications apportées par les uns et les autres, et reprenant tout en la complétant l’analyse déjà évoquée de Bernard Manin.

Yves Saint-Omer se distingue cependant de Bernard Manin quand il s’agit d’expliquer le dépérissement du tirage au sort dans la sphère politique à partir de la fin du XVIII siècle, alors même qu’il se diffuse dans la sphère judiciaire pour la désignation des jurés populaires. Négligeant cette dernière concomitance paradoxale, Bernard Manin impute l’échec des partisans du tirage au sort — à cette époque favorables à une « représentation-miroir », comme les antifédéralistes aux Etats-Unis (significativement largement oubliés aujourd’hui, comme nombre de « perdants » de l’histoire) — au fait que les promoteurs du gouvernement représentatif moderne préféraient en réalité une aristocratie élective, appuyée notamment sur la propriété, à une véritable démocratie, et que le principe de « consentement » à un pouvoir choisi s’est imposé grâce, entre autres, au développement de la doctrine du droit naturel .Yves Sintomer ajoute le fait que, faute de disposer des outils statistiques modernes comme la notion d’échantillon aléatoire par exemple, le maintien du tirage au sort apparaissait techniquement impossible aux constituants de la fin du XVIII°, du fait de la taille importante prise par les nations, en comparaison avec les cités antiques ou de la Renaissance.

Cette éclipse du tirage au sort pourrait cependant n’être qu’une parenthèse historique, si l’on en juge à son renouveau depuis le début des années 1970 à travers diverses expériences de démocratie participative. Jurys citoyens, sondages délibératifs, conférences de consensus ou de citoyens, ou encore assemblées citoyennes ont ainsi été mis en œuvre en divers points du globe (Allemagne, Espagne, Canada, Islande, mais aussi États-Unis, Royaume-Uni et même en France) ; l’auteur détaille chacune de ces expériences, permettant ainsi de dissiper les prénotions induites par 1 ‘ étiquette instrumentalisée de « démocratie participative », avant de se livrer à un plaidoyer argumenté en faveur de la généralisation du recours au tirage au sort en politique, seul moyen selon lui de surmonter la « crise de la représentation » que nos régimes représentatifs traversent aujourd’hui.

Une lecture à bien des égards stimulante, qui offre un recul tant sociohistorique que philosophique sur les principes qui fondent nos « démocraties » contemporaines et les contradictions qui les traversent. Inutile par ailleurs de souligner son actualité. Espérons simplement que cette argumentation pourra alimenter un vaste débat public, ce qui ne serait d’une certaine manière on ne peut plus logique ! »

 

Il ne me semblerait pas inintéressant de se pencher sur la pertinence qu’il y aurait à ce que les États Unis d’Europe fassent appel, pour partie, au tirage au sort de leurs parlementaires pour déci der de leur marche

 

 

 

L’émotion du vote

Pour ceux que la démocratie et les processus électoraux intéressent, un entretien avec Michael Bruter, paru dans La Recherche n° 467 de septembre 2012, recueilli par Nicolas Chevassus-au-Louis.

Le citoyen appelé à voter ne se détermine pas qu’en fonction de convictions politiques : le mode de scrutin, la solennité du bureau de vote et son histoire personnelle sont autant d’éléments scrutés par Michael Bruter, qui étudie la psychologie des électeurs dans une quinzaine de pays.

Pourquoi vous intéressez-vous à la psychologie de l’électeur au moment où il passe dans l’isoloir ?

Entre 20 % et 30 % des citoyens prennent leur décision, ou changent d’avis, dans les jours précédant l’élection, et la moitié de ceux-ci au moment même de voter. J’ai voulu m’intéresser à ce moment du vote, très peu étudié en science politique, en me disant qu’il y avait peut-être des émotions, des réminiscences, des déclenchements symboliques à l’œuvre. Ces émotions diffèrent d’une élection à l’autre : la présidentielle française de 2002, avec le candidat d’extrême droite qualifié pour le second tour, n’a certainement pas généré les mêmes qu’une cantonale partielle. Mais mon hypothèse est qu’il y a toujours une émotion, soit liée à l’acte de voter, soit liée aux échanges, parfois aux disputes, qui ont lieu pendant la campagne.

Mais comment objectiver ces émotions ?

Mon équipe utilise un faisceau de méthodes imparfaites, mais dont les imperfections sont toutes différentes. Tout d’abord, nous procédons à deux enquêtes, avant et après l’élection, sur un échantillon représentatif de 2 000 personnes (âge, sexe, région, taille de commune, éducation et catégorie socioprofessionnelle). Nous posons des centaines de questions visant à connaître l’électeur et son rapport aux élections. Elles sont complétées par des entretiens individuels approfondis visant à cerner sa mémoire électorale et sa conception du moment électoral. L’électeur se souvient-il d’avoir accompagné ses parents pour voter quand il était enfant ? De son premier vote ? De discussions, de disputes, de moments marquants de campagnes électorales passées ? Comment conçoit-il son rôle en temps qu’électeur ? Nous demandons aussi à certaines personnes de notre échantillon de tenir un journal en notant tous les jours, pendant et après la campagne, s’ils ont entendu parler de l’élection, s’ils en ont parlé, ce qu’ils en ont pensé. Le jour du vote, nous utilisons des mini-entretiens à la sortie des urnes, dans lesquelles nous demandons à l’électeur d’exprimer en une phrase ce à quoi il a pensé quand il était dans l’isoloir. Enfin, nouveauté introduite pendant la présidentielle française, nous avons demandé à des personnes tenant les bureaux de vote d’observer les électeurs : viennent-ils voter seuls ? Avec des enfants ? Avec des personnes âgées ? Ont-ils l’air nerveux ? Quelles questions posent-ils ?

Pour quelles raisons 20 % à 30 % des électeurs changent-ils d’avis quelques jours avant l’élection ?

Beaucoup de gens ne s’intéressent vraiment à l’élection qu’en fin de campagne. Lors de la présidentielle française, toutes les enquêtes menées une semaine avant le premier tour observaient une intention d’abstention de 10 % supérieure à ce qu’elle fut vraiment. Ce n’est pas que les enquêtes se sont trompées, c’est que les gens ont changé d’avis. Et si les électeurs changent d’avis, c’est parce qu’ils changent de manière de penser. Avant l’élection, l’électeur se demande surtout ce qui est bon pour lui. Mais au moment de voter, il réfléchit plus à ce qui est bon pour la société. C’est ce que montre notre travail, qui souligne notamment le sentiment de responsabilité et de solennité que beaucoup de citoyens décrivent en parlant de leur passage en bureau de vote. L’atmosphère du bureau de vote, de l’isoloir, conduit de nombreux citoyens à effectuer la démarche électorale dans un état d’esprit complètement différent de ce qu’ils avaient (honnêtement) imaginé en répondant à des enquêtes.

Cela signifie-t-il que le résultat d’un scrutin peut varier en fonction de sa modalité technique ?

Oui, on s’aperçoit que ceux qui votent par correspondance ou par Internet (dans les pays où cela est possible) ont une expérience électorale et des comportements sensiblement différents de ceux qui votent sur place, notamment lorsqu’on prend en compte leurs intentions de vote originelles. Au Royaume-Uni, j’ai par exemple observé que les gens qui votent par courrier sont moins satisfaits, qu’ils ont l’impression que leur vote compte moins. Ou encore que dans un vote par correspondance (et plus encore par Internet) la probabilité de voter pour un parti d’extrême droite est plus élevée. La solennité liée au déplacement dans un bureau de vote disparaît, et cela a des effets. On oublie trop souvent que pour un système politique, la finalité du vote ne se limite ni au « pur » choix du personnel politique ni a un « pur » taux de participation, mais qu’il est aussi indispensable que l’élection serve à ce que les citoyens se sentent au cœur de la démocratie, inclus dans un processus qui cimente une société politique.

Comment votre dispositif d’enquête tient-il compte des abstentionnistes, ou des gens qui ne s’intéressent pas à la vie politique ?

Lors de l’entretien, on s’aperçoit vite de l’intérêt de la personne interrogée pour l’élection. Et le questionnaire postélectoral s’adresse autant à ceux qui ont voté qu’aux abstentionnistes. Pour ces derniers, on peut donc savoir s’ils ne votent pas par désintérêt, ou parce qu’ils n’ont trouvé aucun candidat qui les convainc. Les deux profils existent. Mais chez les jeunes, par exemple, le décalage entre l’offre politique et leurs espérances, souvent très idéalisées sur ce que la politique devrait être, est une cause d’abstention beaucoup plus importante qu’un supposé désintérêt pour les élections. Ce dernier ne concerne qu’une assez petite minorité. Nos résultats montrent que les personnes interrogées sont beaucoup plus intéressées par l’élection que par la vie politique au jour le jour. D’où des émotions et plus encore des souvenirs forts : d’après nos données, 30% des Français disent avoir déjà pleuré lors d’une élection, 70 % se souviennent être allés au bureau de vote avec leurs parents lorsqu’ils étaient petits et plus de 80 % se rappellent précisément de leur premier vote.

L’électeur procède-t-il selon vous à un choix rationnel ?

En science politique, il y a trois grandes écoles sur la manière d’aborder ce qui détermine le choix de l’électeur. La première est l’approche sociologique, selon laquelle les gens votent à cause de ce qu’ils sont (âge, niveau d’étude, ressources, etc.). La deuxième est l’approche du choix rationnel, qui voit l’électeur comme choisissant le candidat qui va maximiser son intérêt (économique, entre autres, mais pas seulement). La troisième suppose que le vote est déterminé par l’identité partisane, le lien affectif entre l’électeur et un parti.

Ces trois approches sont intéressantes mais ont toutes leurs limites. L’approche sociologique pose le problème du libre arbitre : à la limite, si chacun vote en fonction de sa position sociale, il n’y a aucune surprise à attendre d’une élection. L’approche en termes de choix rationnel, elle, ne fonctionne que si l’on considère « l’intérêt de l’électeur » d’une manière si large et si hétéroclite que le modèle devient invérifiable. Enfin, le modèle de l’identité partisane se heurte au fait qu’il n’y a aucune raison de penser que, sauf exception comme chez les militants, l’affiliation partisane participe à la définition de l’identité individuelle (qui je suis).

Comment vous situez-vous par rapport à ces différents courants ?

Ces trois courants ont en commun de ne presque pas tenir compte du rôle de l’individu, de sa personnalité, de ses émotions dans le choix électoral. Le modèle de l’identité essaie de le faire, mais il se limite à l’identification à un parti, ce qui est trop restreint et rarement vérifié. Dans mon travail, je pars du principe que si la prise en compte de la psychologie de l’électeur est essentielle, elle n’est pas médiatisée par les partis mais émane plus directement de la personnalité, les émotions, l’identité et la mémoire. C’est donc une manière pour moi de remettre le concept de psychologie électorale au cœur de la science des élections. Vos recherches font appel à des enquêtes d’opinion.

Pensez-vous que le sondage puisse être un instrument scientifique valide ?

Il y a de très importantes différences entre une enquête d’opinion telle que nous, universitaires, la menons, et un sondage que l’on peut lire dans la presse. J’ai, par exemple, travaillé dans les 27 États membres de l’Union sur le sentiment d’identité européenne. Un sondage publié dans la presse aborderait cette question en demandant : « vous sentez-vous un peu/ beaucoup/très/pas du tout européen ? » Mon dispositif utilisait, lui, une batterie de 500 questions telles que : « Quelle serait votre réaction si on jouait l’hymne européen, après l’hymne national, quand un athlète européen remporte une médaille d’or aux Jeux olympiques ? » ou « Quelle serait votre réaction si l’on brûlait un drapeau européen devant vous ? »

Le sondage médiatique pense que l’on peut produire une question qui va permettre de mesurer la réponse que l’on souhaite atteindre. C’est impossible. Une enquête académique doit avoir la modestie de savoir que toutes les questions sont insatisfaisantes, surtout pour mesurer du psychologique ou du subjectif. Et qu’elles vont toujours mesurer à la fois ce que l’on veut mesurer et en partie autre chose.

Imaginons que je cherche à    mesurer la xénophobie et que    je pose une question comme

« Quelle serait votre réaction    si votre fille épouse quelqu’un    d’une autre origine ethnique ? »    La réponse mesurerait tant la    xénophobie que l’attitude vis-    à-vis du mariage. Il faut donc    croiser avec d’autres questions    Quelle serait votre réaction      si vous aviez un patron d’une    autre origine ethnique ? », « Un    voisin d’une autre origine ethnique ? ») pour réellement approcher une mesure de la xénophobie. En superposant des questions « trop » nombreuses et en utilisant des formulations et des échelles complémentaires, on arrive assez bien à approcher les sentiments ou les idées que l’on cherche à estimer.

Dans une influente critique des sondages, Pierre Bourdieu soulignait que tout le monde n’est pas, pour des raisons sociales, en mesure de formuler une opinion, par exemple sur une question politique (P. Bourdieu, Les Temps modernes, 318, 1292, 1973) Qu’en pensez-vous ?

L’intérêt de l’enquête académique est que l’on sait formuler les questions de telle manière que tout le monde puisse avoir une réponse. On ne demande pas aux gens leur opinion sur quelque chose, mais on déduit cette opinion de leurs réponses à des questions périphériques. C’est presque une enquête psychanalytique, qui peut révéler des opinions cachées ou inconscientes et qui, encore une fois, utilise de manière consciente et stratégique des types de questions variées et complémentaires. Notre questionnaire postélectoral commence par des questions ouvertes. On demande comment l’électeur se sentait (nerveux, excité, curieux…) quand il était dans l’isoloir. Mais le questionnaire comprend aussi des questions très diverses, comme « Quelles devraient être les principales qualités d’un président ?» ; ou encore « Que feriez-vous si vous gagniez 100 000 euros à la loterie ? » ; « Êtes-vous plutôt du genre toujours en avance ou toujours en retard ?» ; « À quel animal vous compareriez-vous ? »

Quelle est la fonction scientifique de ces questions ?

Ouvrir des portes. Je fais de la psychologie électorale, et la description, la typologie des personnalités ne fait pas consensus en psychologie. Il faut donc chercher un peu dans tous les sens pour cerner une personnalité. On cherche à établir des liens, même si on ne pourra pas forcément tous les expliquer de manière théorique. Ces questions « bizarres » contribuent aussi à ma réflexion méthodologique sur l’enquête en science politique. Il est toujours difficile de trouver des gens disposés à répondre.

Mon questionnaire est conçu comme un genre de psycho test « quel genre d’électeur êtes-vous ? » qui donnerait envie à l’enquêté de répondre pour mieux se connaître lui-même. Il faut repenser à l’enquête du point de vue du participant. Des gens qui réfléchissent à ce qu’ils disent ne sont pas des participants intéressants ; ils vont essayer de comprendre ce que je cherche à savoir, d’anticiper sur ce qu’ils imaginent être la « bonne » réponse. Mon travail s’efforce de se dégager de cette relation artificielle à l’enquête, pour avoir plus de réponses, et de meilleure qualité. Un questionnaire bien fait crée une discussion du sujet avec lui-même, qui lui est profitable. Il a été très satisfaisant de constater que 75 % des Britanniques ayant participé à une première enquête ont accepté d’y participer un an plus tard pour une autre élection. Et ce n’est pas la rémunération minime (50 centimes d’euros par questionnaire) qui l’explique. Les gens aiment bien parler de leur rapport aux élections, de leurs souvenirs. Le seul tabou, c’est leur choix électoral.

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Michael Bruter est professeur de science politique à la London Schéol of Economies.

Il a publié en 2009 (avec Sarah Harrison) The Future of Our Démocraties ? Young Party Membres in Six European Démocracies, et en 2011 Mapping Extrême Right Ideology chez Palgrave Macmillan.

Il coordonne actuellement une étude internationale visant à comprendre les mécanismes psychologiques du choix de l’électeur dans une quinzaine de pays, notamment pendant les élections présidentielles en France et aux États-Unis.

 

 

 

 

 

 

 

 

Choix collectif et procédures de vote

Un intéressant article de Dominique Lepelley et Hatem Smaoui dans Ecoflash 268, mai 2012.

Je cite l’introduction :

« Comment choisir collectivement une option (un  projet, un candidat…) dans un ensemble donné ?

Cette question est, comme nous allons le voir, plus difficile qu’il n’y paraît ; elle constitue

L’objet central de la théorie du vote qui a connu d’importants développements au cours des dernières décennies, grâce aux apports des spécialistes de sciences politiques, mais aussi (et surtout) des économistes et des mathématiciens.

Tout comme le marché, les procédures de vote sont des mécanismes qui permettent de dériver un choix collectif à partir des préférences individuelles. En théorie du vote, et plus largement en théorie du choix social, ces mécanismes qui agrègent les préférences individuelles sont souvent formalisés et analysés dans un contexte ordinal : chaque individu (votant) est supposé capable d’exprimer ses préférences en classant, sans contradiction, l’ensemble des options, de celle qu’il juge la meilleure à celle qu’il apprécie le moins (les situations d’ex aequo peuvent ou non être autorisées). Ainsi la préférence d’un individu est-elle représentée par un classement (un ordre) des différentes options. Celles-ci peuvent être des optima de Pareto (en économie de bien-être), des projets d’investissement, des candidats à un poste et bien d’autres choses encore. Le contexte privilégié dans ce texte est celui de l’élection d’un candidat politique. Quel que soit le cadre considéré, les procédures de vote (ou règles de vote ou modes de scrutin) sont alors représentées mathématiquement par des fonctions qui à chaque combinaison (ou profil) de préférences individuelles envisageable font correspondre une sélection (ou un classement) des candidats soumis au jugement collectif.

Les lignes qui suivent constituent un bref tour d’horizon des principales procédures étudiées par les théoriciens du vote »

Et la conclusion :

« La théorie du vote est pleine de paradoxes et de théorèmes d’impossibilité. La profusion de ces résultats négatifs ne doit cependant pas occulter les propositions novatrices produites par les théoriciens du vote au cours de ces dernières années comme le vote par approbation, le vote par note ou le jugement majoritaire. S’il est sans doute encore tôt pour juger du bien-fondé de ces procédures de vote, les résultats théoriques et expérimentaux qui se font actuellement jour semblent militer très clairement en faveur de leur adoption »

Pour vous donner envie de lire les 5 pages ; car, quitte à faire les États-Unis d’Europe, autant les doter d’un système électoral le plus démocratique, juste et efficace possible.

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Quel avenir pour les démocraties modernes ?

Yves Sintomer, professeur de science politique au Centre de recherches sociologiques et politiques de Paris (CNRS/Université Paris-VIII) et Loïc Blondiaux, politologue au Centre européen de sociologie et de science politique de la Sorbonne (CNRS/Université Paris-1/ EHESS), au Journal du CNRS de mai-juin 2012.

Yves Sintomer: Il faut d’abord distinguer les systèmes européens de celui des États-Unis, où l’influence de l’argent est telle qu’on peut parler de ploutocratie. Sur le continent européen, à la suite des transitions démocratiques en Europe du Sud dans les années 1970, puis en Europe de l’Est dans les années 1990, presque tous les pays ont adopté un système démocratique, au moins formellement. Certains pays, comme la Hongrie depuis quelques années, sont cependant entrés dans une spirale autoritaire. Ailleurs, les formes de démocratie sont apparentées, avec des variations mineures relatives aux systèmes électoraux, au poids respectif des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire, ou à la participation des citoyens à la vie politique. On peut toutefois différencier les démocraties majoritaires (France, Angleterre), dans lesquelles les coalitions majoritaires n’ont guère à tenir compte des contre-pouvoirs, des démocraties qui valorisent une représentation plus proportionnelle des opinions politiques et un système plus équilibré grâce au fédéralisme ou au poids des partenaires sociaux (Suisse, Allemagne ou pays Scandinaves).
Loïc Blondiaux : Un point commun majeur est que toutes sont des démocraties représentatives, une forme de démocratie qui s’est construite à la fin du XVIIIe siècle après les révolutions et s’est imposée partout. C’est un modèle qui repose essentiellement sur l’élection. Mais ce critère suffit-il aujourd’hui à qualifier un régime de démocratie, alors que le poids du citoyen sur la prise de décision par les gouvernants est de plus en plus faible ?

Est-ce à dire que nos démocraties n’en sont pas vraiment?
Y. S. : Comme l’a écrit le politologue Bernard Manin, nos systèmes politiques sont mixtes : ils comportent des dimensions démocratiques et d’autres qui ne le sont pas. D’une part, les élections s’y avèrent à peu près libres, les libertés de manifestation, de réunion, de presse et d’expression publique du désaccord sont garanties, et les prises de décision passent par certains moments de discussion publique. Mais, d’autre part, le pouvoir est exercé par une élite finalement peu contrôlée, dont le mode de vie et la vision du monde diffèrent de celle de la masse des citoyens. De surcroît, l’élite politique est très proche de l’élite économique et beaucoup plus sensible aux pressions des lobbies que des mouvements citoyens.
L.B. : Si on définit la démocratie par l’égale chance pour chaque citoyen d’influencer le pouvoir de décision, nos sociétés se sont considérablement éloignées de cet idéal au cours des dernières décennies. D’abord, certaines catégories de la population, comme les jeunes et les catégories populaires, sont beaucoup moins bien représentées politiquement que d’autres : moins encadrées par des organisations qui peuvent défendre leurs intérêts, elles vont aussi beaucoup moins voter. Ensuite, à un autre niveau, les gouvernements démocratiques eux-mêmes se sont laissé dessaisir d’une grande partie de leur pouvoir : la crise l’a révélé, ils n’ont par exemple plus d’emprise sur la sphère économique…

Nous serions donc à mille lieues de l’idéal antique, celui de la démocratie athénienne ?
Y.S.: Oui et non. D’un côté, nous vivons dans des systèmes infiniment plus démocratiques aujourd’hui. À l’époque athénienne, la majorité des habitants (les femmes, les esclaves, les étrangers) étaient exclus de la citoyenneté, les cités pratiquaient entre elles une politique impérialiste très rude, et les communautés politiques comptaient seulement quelques dizaines de milliers de personnes. D’un autre côté, chacun était à tour de rôle gouvernant et gouverné, grâce à des mécanismes comme l’assemblée générale des citoyens, qui concentrait l’essentiel du pouvoir décisionnel, le tirage au sort de la majorité des charges politiques parmi les citoyens volontaires (seuls 10 % des charges publiques, les plus importantes, étaient pourvues à travers l’élection), leur rotation rapide (tous les mois ou tous les ans), ou la collégialité de toutes les fonctions. La règle était qu’elles soient occupées par plusieurs personnes, contrairement aux démocraties modernes marquées par une tendance monocratique.
L.B. : La différence fondamentale réside dans le fait que le pouvoir est actuellement exercé par une classe politique professionnelle. Cette professionnalisation, selon un modèle de plus en plus proche de celui de l’oligarchie, prolonge en réalité le principe sur lequel se sont fondés les inventeurs de la démocratie représentative : tout le monde n’est pas capable d’exercer des charges gouvernementales. À leurs yeux, les représentants du peuple devaient gouverner à la place d’une opinion publique jugée versatile et dangereuse. Le régime représentatif a donc été créé à l’origine contre la démocratie antique.

Qu’en est-il précisément de la démocratie française?
Y. S. : La France est le seul pays d’Europe où une même personne, le président de la République, incarne la communauté politique et gouverne tout à la fois : en Allemagne, en Italie, au Portugal, le président assume un rôle moral et symbolique d’arbitre, mais le pouvoir exécutif est aux mains du Premier ministre. Il en va de même dans les monarchies constitutionnelles telles le Royaume-Uni, l’Espagne ou la Belgique. Par ailleurs, dans nos frontières, le poids du législatif par rapport à l’exécutif est particulièrement faible, et le cumul des mandats, généralisé. Notre système est vraiment très déséquilibré.
L.B. : Notre culture du pouvoir ne va pas nécessairement dans le sens de la démocratie. Des formes de prise de décision autoritaires et personnalisées s’observent à tous les niveaux, au niveau national (présidence de la République) comme au niveau local (maire). Et on observe une grande tolérance à ces dénis de la séparation des pouvoirs et à ce mépris des contre-pouvoirs. Avec cette culture de l’autorité va aussi une absence de culture des contre-pouvoirs et d’acceptation de la possibilité d’une remise en question des pouvoirs élus. La France est un exemple paroxystique de démocratie majoritaire où, lorsqu’un pouvoir l’a emporté grâce à l’élection, il peut faire ce qu’il veut. On est loin de l’idéal démocratique !

Comment concevoir une démocratie plus… démocratique?
Y. S. : Il faudrait une nouvelle révolution. Non pas une nouvelle prise de la Bastille, centrée sur la conquête du pouvoir d’État, mais bien un changement profond des règles du jeu politique et social, du modèle de production et de développement. Cela s’est déjà produit : à partir de la fin du XIXe siècle, par exemple, l’émergence des partis de masse a favorisé l’instauration de l’État social. Plus concrètement, il faut en finir avec l’idée que seuls les élus, par la grâce de l’élection, peuvent incarner l’intérêt général et donc monopoliser la prise de décision. Il faudrait ouvrir le champ à des assemblées citoyennes tirées au sort ou à des organismes réunissant tous les acteurs concernés, sur le mode du Grenelle Environnement, permettre les référendums d’initiative populaire, favoriser une meilleure délibération publique, etc. Cela exige cependant que des mouvements sociaux d’ampleur fassent bouger le centre de gravité de l’agenda politique. En tout état de cause, il n’est pas réaliste de penser que le statu quo va se perpétuer indéfiniment. L.B. : Nous devons mener trois grands types de réformes et de transformations. D’abord, il y a nécessité d’une réforme institutionnelle, qui valorise notamment le contrôle parlementaire. Il faut aussi limiter le cumul des mandats. Ensuite, il est urgent de mettre en place des mécanismes de démocratie délibérative, c’est-à-dire des lieux où la légitimité des pouvoirs institués soit mise en tension avec les demandes et les compétences des citoyens. Enfin, on ne pourra absolument pas changer de système s’il n’y a pas un réveil citoyen via des mouvements sociaux de masse, des mobilisations… Rien ne peut dire encore si ces mouvements pourront contraindre le système à s’adapter. Mais il est certain que la démocratie représentative, les institutions et les élites telles qu’elles sont ne se réformeront que si elles y sont contraintes par la rue. Quelques mouvements comme Occupy Wall Street ou les Indignés se sont d’ores et déjà mobilisés tout en étant fortement réprimés, car il y a un vrai danger derrière cette critique de la représentation. Mais, en Europe occidentale, ces mouvements ne sont pas encore d’une ampleur suffisante pour enclencher cette spirale vertueuse de changement institutionnel et politique.

Enjeux climatiques, défis socio-économiques… N’est-ce pas à l’échelle internationale que les choses se jouent aujourd’hui ?
Y.S. : En effet, ces défis sont planétaires. Or la politique démocratique depuis les révolutions du XVIIIe siècle était essentiellement liée à un cadre national. Celui-ci s’avère insuffisant pour réguler les marchés financiers internationaux ou lutter contre le réchauffement climatique. Il faut donc inventer d’autres dynamiques politico-institutionnelles, notamment en ouvrant les instances de négociations internationales aux acteurs de la société civile, et pas seulement aux gouvernements et aux élites économiques.
L.B. : Jusqu’à présent, la démocratie a été associée à une communauté qui se pense comme telle, à l’échelle de la cité ou de la nation. Aujourd’hui, on n’a rien de tel au niveau global ni même l’imagination de ce que cela pourrait être. La question est donc : faut-il penser une assemblée mondiale qui reproduirait la logique de l’élection et de la représentation, ou inventer une démocratie cosmopolitique d’un autre type ?

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