Ce serait un bon début

Une tribune de Daniel Cohn-Bendit et Claus Leggewie : « En Europe, personne ne doit avoir peur de 150 millions de Franco-Allemands ayant une double nationalité » parue dans Le Monde du 15 septembre 2020

« L’Europe risque actuellement de se scinder en plusieurs composantes : les traqueurs de bonnes affaires que sont les « cinq frugaux » [les pays du Nord, Pays-Bas en tête, défenseurs de la rigueur budgétaire], les nationalistes du groupe de Visegrad [Pologne, Hongrie et autres pays de l’ex-Est], le super-endetté « Club Med » [pays de l’Europe du Sud]. La prétendue supériorité de l’Allemagne et de la France, exposée au feu de la critique autant à La Haye qu’à Rome et Varsovie, constitue le vecteur commun de ces forces centrifuges. Mais l’axe Paris-Berlin existe-t-il toujours ?

En attendant, l’Europe peut à peine affirmer ses principes vis-à-vis de puissances adverses : États-Unis, Russie et Chine. Aussi, mettre l’accent sur les différences entre les intérêts français et allemands serait fatal ; les ressentiments liés au Covid-19 dans les régions frontalières ont été un signe d’avertissement. « La France d’abord », « Deutschland zuerst » : la poursuite de cette renationalisation se ferait principalement aux dépens de la France et de l’Allemagne.

Au lieu d’aggraver la dépression européenne, nous devrions oser le grand saut en développant les plans avancés et les véritables progrès réalisés en 2019 et 2020, qui s’inscrivent dans le contexte du traité d’Aix-la-Chapelle et du plan de crise de l’Union européenne (UE) proposé par Angela Merkel et Emmanuel Macron. Une fédération progressive franco-allemande, tel est l’objectif.

Une union franco-allemande a souvent été évoquée depuis Adenauer-De Gaulle jusqu’à Schröder-Chirac, mais celle-ci est restée au niveau des nobles sentiments, sans suivi sérieux. « Impossible », criaient les réalistes ; « C’est exclu », lançaient les fondamentalistes de la souveraineté nationale : jamais de la vie, l’un ne renoncerait à son autonomie pour l’autre. Aussi, nous relançons l’idée d’un nouveau type de confédération, pas comme l’expression de nobles idéaux, mais comme la conséquence logique de la convergence des institutions, de la société civile et de la culture que les deux sociétés ont parcourue pour leur bénéfice mutuel depuis 1945.

Alors qu’en 1955 ou 1970, on assistait à deux mondes très différents, aujourd’hui, les Français et les Allemands se sont fortement rapprochés, sans tomber dans l’uniformité. Le fait que des nations parlent des langues différentes n’est pas un obstacle, mais un fait sémantique intéressant.

Bon nombre des éléments requis pour une fédération d’Etats existent déjà. Au-delà des initiatives de politique éducative et culturelle telles que les échanges de jeunes, les agendas rigoureux en matière de sécurité et de politique économique convergent depuis longtemps. La densité des interactions et des transactions entre Français et Allemands dans le monde du travail, leur temps libre et les relations culturelles en constituent l’un des fondements.

De tels liens au niveau des modes de vie suffisaient il y a cent trente ans pour l’édification de la nation du Reich allemand, mais celle-ci a été scellée de manière désastreuse par la Prusse, profitant de la victoire sur la France. Aujourd’hui, les partenaires – pour qui une séparation coûterait beaucoup plus cher qu’une intégration plus intense – coopèrent sur un pied d’égalité.

Alors que l’étatisme centraliste de la France se desserre, les compétences fédérales se développent en Allemagne. Le poids des régions et des communes est cependant respecté des deux côtés, et les principes de subsidiarité, de l’état de droit et de l’Etat-providence sont à l’œuvre. Nous apprenons chaque jour que les différences entre Etats ne sont guère plus grandes que celles au sein de la société. Ils sont envahis par les risques écologiques et sanitaires ; dans tous les cas, les mesures visant à la protection du climat et des espèces doivent dépasser les frontières nationales.

Bien sûr, pour parvenir à une véritable fédération, il est clair pour nous qu’il reste un long chemin à parcourir, au cours duquel les différences structurelles entre les deux pays devront être réduites et où les deux parties devront aller là où ça fait mal : côté allemand, sur la question de l’utilisation civile et militaire de l’énergie nucléaire ; côté français, sur les relations postcoloniales avec l’Afrique.

Les premières étapes sont des initiatives conjointes pour la coopération en matière de développement durable, une sortie rapide du charbon et un siège franco-allemand au Conseil de sécurité de l’ONU – en tant que voix de l’Europe ! En matière de sécurité, de politique fiscale, d’autonomie numérique et, surtout, de politique environnementale, on peut s’appuyer sur les propositions d’Emmanuel Macron. Ceci ne doit pas rester la rhétorique des différents sommets ; l’assemblée parlementaire franco-allemande et, surtout, les conseils de citoyens qui émergent des deux côtés du Rhin peuvent élaborer des feuilles de route détaillées.

En Europe, personne ne doit avoir peur de 150 millions de Franco-Allemands ayant une double nationalité ; ce qui compte, c’est moins le produit intérieur brut ou les effectifs militaires que le fait de pouvoir garantir l’avenir d’une politique commune de durabilité. Nous voyons une fédération franco-allemande comme la clé de voûte de l’amitié qui s’est développée depuis 1945, mais aussi comme un remède pour l’Union européenne, qui a besoin de toute urgence d’une bouffée d’air frais. Nous faisons le pari que ce rassemblement des forces ralentira et inversera les forces centrifuges décrites plus haut. Les réalistes sont, à la fin, toujours ceux qui ont exigé ce qui semblait impossible.

Traduit de l’allemand par Françoise Diehlmann.; Daniel Cohn-Bendit (Ancien député Verts au Parlement européen) et Claus Leggewie (Titulaire de la chaire Ludwig Börne à l’université de Giessen) « 

« Pour l’Union européenne »

L’Académie des sciences morales et politiques a adopté, en sa séance du 6 mai 2019, l’avis suivant. 

L’Union européenne est une entreprise sans précédent dans l’histoire : des peuples ont décidé d’unir leurs destins non par la force, mais par leur volonté exprimée démocratiquement.

Son succès est d’autant plus remarquable que notre histoire est pour partie faite de guerres. Nous connaissons la plus longue paix sur notre continent depuis la fin de l’empire romain ! Et notre Union, notamment par la création de l’euro, rend la guerre impossible entre nos pays, assure la stabilité des prix et des changes, favorise les échanges commerciaux et la compétition entre les entreprises, contribue aux innovations et, enfin, réduit les coûts de financement.

Cependant, l’Union européenne suscite des critiques : les sondages en témoignent. Elle est jugée bénéfique par les deux tiers des Européens, mais on lui reproche d’être bureaucratique, lointaine tout en étant intrusive, sans être toujours efficace. Elle demeure géographiquement partagée entre Nord et Sud sur les questions économiques, entre Est et Ouest sur l’immigration et les transferts sociaux.

Les Européens souhaitent une Europe gouvernée autrement, avec des objectifs clairs, répondant aux défis auxquels elle est confrontée. Au moment de la campagne pour l’élection du Parlement européen, l’Académie des sciences morales et politiques souhaite apporter sa contribution au débat.

Maîtriser notre destin et nos frontières

Aucun corps politique n’existe sans frontières. Le moment vient de clarifier celles de l’Union. Avec en son cœur la zone euro et ses 19 pays membres, l’Union européenne envisage d’intégrer, le moment venu, certains États des Balkans occidentaux. Elle devrait dire nettement, en revanche, qu’elle n’envisage pas d’inclure comme membres la Turquie et l’Ukraine. Proposons à ces deux pays un statut d’association spécifique.

Après la géographie, l’histoire. La rédaction d’un manuel unique n’est pas souhaitable : la nature de l’Union tient à la diversité de ses héritages et au respect de ses identités. En revanche, on devrait ajouter aux programmes nationaux des chapitres, si possible identiques dans tous les pays, qui souligneraient ce qui nous rassemble et qui fait que nous sommes des Européens : notre héritage grec, romain, judéo-chrétien, la Renaissance et les Lumières, notre conception des droits de l’Homme et de l’État de droit, consacrée notamment par la Charte des droits fondamentaux de l’Union Européenne, nos contributions au savoir de l’humanité et nos arts. Évidemment, on n’omettra pas ce qui a été accompli depuis le traité de Paris en 1951 !

Les populismes résultent entre autres du sentiment de perte de contrôle aux limites de l’Union. La liberté de circulation des Européens à l’intérieur de l’espace Schengen, avec ses États membres et ses États associés membres de l’AELE, est une réussite. Mais l’incapacité à contrôler efficacement nos frontières du sud apparaît comme un échec menaçant l’avenir. Ce dossier revêt une priorité absolue. Il faudrait renforcer la police commune des frontières et créer un Office européen de l’asile dans le respect des droits fondamentaux.

En matière de défense, les États qui le souhaitent doivent développer ensemble, avec l’aide du Fonds européen de Défense, les armements de demain sur la base d’une préférence européenne clairement inscrite, ainsi que des conceptions stratégiques et des états-majors opérationnels communs.

L’Europe n’est pas une forteresse : elle pourvoit à 65 % du total mondial de l’aide au développement. Elle doit concentrer ses actions de solidarité vers ses partenaires du pourtour méditerranéen et du continent africain, à la condition que ces États s’engagent à lutter contre les réseaux de migrants et à donner la priorité aux politiques éducatives et d’emploi.

Devenir une puissance globale

Le monde connaît une rupture historique. La domination occidentale s’efface, les États-Unis se replient, la Chine émerge à nouveau. Ce contexte, et les politiques nationalistes de la Russie, de la Turquie, du Brésil, de l’Inde, par exemple, remettent en cause l’ordre mondial construit depuis 1945. L’Europe doit être consciente de ce défi. Elle doit prendre l’initiative d’une coalition de pays partageant sa vision et ses valeurs.

Elle doit utiliser ses atouts, qu’elle tend à sous-estimer. Elle est une source majeure de normes qui s’imposent ailleurs. Pour avoir accès à un marché de 500 millions d’Européens, les autres pays doivent accepter ces règles. C’est vrai pour l’économie, avec la signature d’accords commerciaux. C’est vrai pour les technologies avec le « Règlement général sur la protection des données ». C’est vrai enfin pour les questions liées à l’environnement et au climat. Il reste à se doter des instruments juridiques affirmant une préférence européenne pour les contrats publics ou une règle de réciprocité, à mieux contrôler les investissements étrangers et à répliquer à l’extraterritorialité du droit américain.

L’Union européenne doit enfin se renforcer à l’intérieur : achever l’union bancaire, parachever un grand marché unique dans toutes ses dimensions, y compris en unifiant les prélèvements obligatoires sur les entreprises, à commencer par la France et l’Allemagne. Elle doit utiliser sa capacité d’épargne au nord de l’Union pour financer des investissements au sud et à l’est et favoriser l’émergence de grands groupes mondiaux.

Les Européens ont su créer et mettre en œuvre des innovations qui contribuent à améliorer la vie matérielle, la liberté et les droits de l’Homme. Cet effort novateur est une source essentielle de la confiance des peuples européens dans les bienfaits de leur union et de leur coopération. Il est source d’inspiration ailleurs dans le monde. L‘Union européenne doit s’attacher à poursuivre et accroître cette action tournée vers l’amélioration du sort de l’humanité en la fondant sur le soutien commun primordial à une innovation scientifique et technique mise au service de tous.

L’Union européenne est notre avenir. Cet avenir sera le fruit de nos volontés.

Continuons le combat

Eurobaromètre Standard 90, novembre 2018.

« La majorité des citoyens considèrent que leur voix compte au sein de l’Union1. Ils souhaitent des politiques publiques continentales ambitieuses y compris dans les domaines traditionnellement régaliens. Entre les deux tiers et les trois quarts des citoyens de l’UE veulent une politique étrangère commune, une politique de sécurité et de défense commune, une politique énergétique commune, une politique migratoire intégrée. La défense de l’euro s’affirme, et tout particulièrement au sein de la zone euro, où 75 % des citoyens (contre 62 % début 2013) indiquent leur attachement à la monnaie unique. Le soutien à la libre circulation des personnes pour vivre, travailler, étudier ou faire des affaires sur tout le territoire de l’UE dépasse les 80 %. L’adhésion des Européens à l’Union européenne s’est clairement affermie et plus de 70 % des habitants de l’UE se considèrent comme des citoyens européens. »

Sylvain Kahn, et Jacques Lévy, Le Pays des Européens, Odile Jacob