« Sans âme l’Europe !

Comme vous la connaissez mal ! Elle parle des dizaines de langues — et grâce à ceux qui s’y sont réfugiés des milliers. Elle occupe du nord au sud et de l’est à l’ouest des centaines d’écosystèmes différents. Elle a partout, dans chaque pli de terrain, à chaque coin de rue, la trace des batailles qui ont lié chacun de ses habitants avec tous les autres. Elle a des villes et quelles villes ! L’Europe, c’est l’archipel des villes somptueuses. Regardez-les ces villes et vous comprendrez pourquoi on se met en marche de partout pour avoir une chance d’y habiter — fût-ce à leur périphérie. Elle a tricoté et détricoté de toutes les façons possibles les limites et les vertus de la souveraineté. Elle a goûté depuis des siècles le pain de la démocratie. Elle est assez petite pour ne pas se prendre pour le monde et assez grande pour ne pas se limiter à un petit lopin. Elle est riche, incroyablement riche, et sa richesse est gagée sur un sol qui n’a pas été complètement ravagé — en partie, on le sait, parce qu’elle a envahi et ravagé celui des autres ! Chose à peine croyable, elle a réussi à conserver une campagne, des paysages et des administrations, et même des États-providence qui n’ont pas encore été démantelés. Encore l’un de ses avantages dus à ses vices : ayant étendu l’économie à la planète, elle a su ne pas en être complètement intoxiquée. Il en est de l’économisation comme de la modernisation : c’est un poison d’exportation dont les Européens ont su en partie se protéger par de subtils contrepoisons. Ses limites ne sont pas claires ? Vous ne savez pas où elle s’arrête ? Mais quel est l’organisme terrestre dont on peut dire où il commence et où il s’arrête ? L’Europe est mondiale à sa façon, comme tous les terrestres. Il paraît que d’autres cultures la disent « décadente » et prétendent lui opposer leurs propres formes de vie : qu’ils montrent leur vertu, ces peuples qui se passent de la démocratie — et nous laisserons les autres peuples juger. Voilà, elle reprend le fil de son histoire. Elle a voulu être le monde entier. Elle a fait une première tentative de suicide. Puis une autre. Elles ont failli réussir. Ensuite elle a cru s’échapper de l’histoire en se mettant à l’abri sous le parapluie américain. Ce parapluie moral autant qu’atomique s’est replié. Elle est seule et sans protecteur. C’est exactement le moment de rentrer dans l’histoire sans s’imaginer qu’elle va la dominer108. C’est une province ? Eh bien, c’est exactement ce dont on a besoin : une expérimentation locale, eh oui, provinciale de ce que c’est qu’habiter une terre après la modernisation, avec ceux que la modernisation a définitivement déplacés. Comme au début de son histoire elle reprend la question de l’universalité, mais, cette fois-ci, elle ne se précipite pas pour imposer à tout le monde ses propres préjugés. Rien de tel qu’un Vieux Continent pour reprendre à nouveaux frais ce qui est commun et s’apercevoir, en tremblant, que l’universelle condition aujourd’hui, c’est de vivre dans les ruines de la modernisation, en cherchant à tâtons où habiter. »

Bruno Latour, Où atterrir ? La Découverte -2017

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